Alexis de Tocqueville
FERMER

Correspondance échangée entre Charles de Grandmaison et Alexis de Tocqueville en 1856 concernant notamment la publication de L'Ancien Régime et la Révolution.

Tours, le 16 juin 1856,
Cher Monsieur,
L'extrême bienveillance que vous m'avez si souvent témoignée me persuade que vous serez aise de savoir un peu ce que je suis devenu avec ma famille dans la dernière inondation de la Loire, d'autant plus que le bruit de la destruction presque totale de notre jolie ville semble s'être répandu au loin. Grâces à Dieu il n'en est rien et nous en avons été quittes pour environ dix pieds d'eau sur le mail, laquelle eau a reflué dans les rues environnantes et est bien venue jusqu'à la moitié de la rue royale. Il est bien vrai que pris entre la double inondation de la Loire et du Cher, nous courrions les plus grands dangers, mais la rupture des levées du côté de la campagne a été le salut de la ville, qui, sans cela, eut été à moitié détruite. A Tours donc, quoique le mal soit très grand, puisque des maisons sont écroulées, les désastres sont moins graves qu'on n'avait lieu de le craindre. Pour la campagne, elle est horriblement ravagée ; tous les jardins maraîchers qui entourent la ville et l'approvisionnent sont comme brûlés, et à quelques lieues en amont et en aval de Tours, de villages entiers ont été emportés. L'agriculture fait des pertes énormes : les meilleures terres de la Touraine sont ensablées et ne produiront rien d'ici bien des années.
Quant à nous, nous sommes sains et saufs ; l'eau est venue à cinquante pas de notre maison, et à la préfecture elle s'est arrêtée à un pied du sol de mes archives auxquelles elle montait par un escalier de seize marches, après avoir envahi tout le jardin qui n'est encore qu'un marais. J'ai dû passer trois jours et deux nuits sur pied, courant sans cesse de la préfecture chez moi et faisant déménager en partie les archives par une escouade de troupiers que M. le préfet avait mis à ma disposition. Tout cela s'est fait en quelques heures, mais il faudra bien quelques mois pour réparer le désordre causé, et mes travaux mérovingiens et Carlovingiens auxquels vous avez la bonté de vous intéresser n'en iront certes pas plus vite ; d'autant que je suis à peu près obligé de me livrer sur le champ à des recherches sur les anciennes inondations de Tours. Les résultats de ce travail paraissent en effet ne pas devoir être tout à fait inutiles à MM. les ingénieurs qui vont faire un grand projet de défense de la ville et je saisis cette occasion de montrer, si je puis, qu'un archiviste n'est pas après tout un meuble à l'usage exclusif des antiquaires ; mais les Mérovingiens ne perdront rien pour attendre un peu et je veux savoir au juste quelle organisation sociale avaient ces gens-là.
Oserai-je, cher Monsieur, vous demander des nouvelles de votre beau travail sur le XVIIIe siècle ? Chaque mois je m'attendais à le voir paraître d'après ce que vous m'aviez fait l'honneur de me dire sur son compte à mon dernier voyage de Paris. Malgré les inondations qui ravagent la France je suis bien persuadé que votre livre ne saurait tomber dans l'eau.
Pardonnez-moi je vous prie cette mauvaise pointe, et permettez que Madame de Tocqueville trouve ici l'expression de mon profond respect.
Agréez cher Monsieur l'assurance du respectueux attachement avec lequel je suis votre très dévoué serviteur. Charles de Grandmaison

Ne sachant au juste où vous prendre, je me permets d'adresser cette lettre chez M. votre père. Je n'entends pas plus parler de M. de Chabrien que s'il était au fond de la Loire. Ce terrible homme ne se presse guère de pourvoir aux places vacantes aux archives.

Mille remerciements, Monsieur, pour votre lettre. J'ai été fort touché de tout ce qu'elle contient d'amical, car, moi-même, je vous porte une affection très véritable. Vous me remerciez beaucoup trop du petit souvenir que je vous ai consacré. Je n'ai dit, à propos de vous, que ce que je pensais et ce que je devais. Je n'oublierai jamais l'empressement que vous avez montré, lors du séjour que j'ai fait près de vous, pour m'être utile. Sans vous et vos archives, je n'aurais pu faire le livre que je viens de publier. Tout ce que mes études antérieures m'avait appris n'était point lié. Près de vous, j'ai trouvé l'enchaînement des règles que je cherchais. Aussi, puis-je dire avec vérité que l'ouvrage dont vous voulez bien faire un si grand éloge a été fait dans le petit cabinet dont vous me parlez et que c'est principalement dans nos conversations que j'ai arrêté mon esprit dans les idées qui depuis sont devenues la source de tout le reste. Il était donc tout simple que je laissasse dans le livre même une trace de ce qui m'avait tant servi l'écrire.
J'espère, Monsieur, que nos rapports n'en resteront pas là et que si je ne puis vous aller retrouver à Tours, vous viendrez, un de ces jours, me joindre à Paris. Je suis convaincu que votre capacité vous conduira tôt ou tard dans cette ville qui attire de plus en plus à elle tout ce qui a, dans les provinces, de la valeur. Quoique je me plaigne, en général, qu'il en soit ainsi, je m'en réjouirai pour ce cas particulier. Mon intention n'est pas de me fixer toute l'année dans cette grande ville, mais j'y passerai au moins chaque an quatre mois, et, pendant ce court séjour, je serai charmé de vous voir.
Le fond de ma vie demeurera toujours dans le lieu d'où je vous écris. Ce lieu est placé bien loin de tous ceux que vous fréquentez ; néanmoins, si des affaires ou la curiosité vous portaient jamais dans l'extrémité de la France que nous habitons, je veux que vous sachiez que vous nous ferez un grand plaisir de pousser jusqu'à Tocqueville où vous serez reçu en ancien ami.
Croyez, Monsieur, à tous mes sentiments d'estime et d'affection.
A. de Tocqueville

Tocqueville, par Saint-Pierre-Église (Manche), ce 9 août 56