Alexis de Tocqueville
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Souvenir d'enfance : une touchante scène de famille autour de la complainte du Troubadour béarnais
"Je me rappelle aujourd'hui comme si j'y étais encore, un certain soir, dans un château qu'habitait alors mon père, et où une fête de famille avait réuni à nous un grand nombre de nos proches parents. Ma mère qui avait une voix douce et pénétrante se mit à chanter un air fameux dans nos troubles civils et dont les paroles se rapportaient aux malheurs du roi Louis XVI et à sa mort. Quand elle s'arrêta, tout le monde pleurait non sur tant de misères individuelles qu'on avait souffertes, pas même sur tant de parents qu'on avait perdus dans la guerre civile et sur l'échafaud, mais sur le sort de cet homme mort plus de quinze ans auparavant et que la plupart de ceux qui versaient des larmes sur lui n'avaient jamais vu. Mais cet homme avait été le roi."
(Lettre à lady Lewis, 6 mai 1857)

Le récit de la grave crise de scepticisme qui a envahi Alexis de Tocqueville à l'âge de seize ans :
"Je ne sais si je vous ai jamais raconté un incident de ma jeunesse qui a laissé dans toute ma vie une profonde trace ; comment renfermé dans une sorte de solitude durant les années qui suivent immédiatement l'enfance, livré à une curiosité insatiable qui ne trouvait que les livres d'une grande bibliothèque pour se satisfaire, j'ai entassé pêle-mêle dans mon esprit toute sorte de notions et d'idées, qui d'ordinaire appartiennent plutôt à un autre âge. Ma vie s'était écoulée jusque là dans un intérieur plein de foi qui n'avait pas même laissé pénétrer le doute dans mon âme. Alors le doute y entra, ou plutôt s'y précipita avec une violence inouïe, non pas seulement le doute de ceci ou de cela, mais le doute universel. J'éprouvais tout à coup la sensation dont parlent ceux qui ont assisté à un tremblement de terre, lorsque le sol s'agite sous leurs pieds, les murs autour d'eux, les plafonds sur leur tête, les meubles dans leurs mains, la nature entière devant leurs yeux. Je fus saisi de la mélancolie la plus noire, pris d'un extrême dégoût de la vie sans la connaître, et comme accablé de trouble et de terreur à la vue du chemin qui me restait à faire dans le monde."
(Lettre à Mme Swetchine, 26 février 1857)

Réflexions sur la carrière de magistrat dans une lettre adressée à Louis de Kergorlay

Récit de ses nouvelles amitiés à Versailles dans une lettre adressée à Louis de Kergorlay

"Ah ! le souvenir de ces deux malheureux jours ne sortira jamais de ma mémoire. Vous le dites, et vous avez bien raison de le dire, ce n'est rien de mourir au milieu des horreurs dont j'ai été témoin, mais voir des Français s'égorger à plaisir, entendre des cris de fureur et de désespoir poussés dans la même langue, et ces pauvres soldats, ces malheureux, qui sacrifiaient leur vie pour le soutien d'une opinion qu'ils ne partagent point et pour défendre un homme qui eût dû mourir à leur tête."
(Lettre à Marie Mottley, 30 juillet 1830)

"Je viens enfin de le prêter, ce serment. Ma conscience ne me reproche rien, mais je n'en suis pas moins profondément blessé et je mettrai ce jour au nombre des plus malheureux de ma vie. Marie, depuis que je suis au monde, c'est la première fois qu'il me faut éviter la présence de gens que j'estime tout en les désapprouvant. Oh !... cette idée me déchire ; tout l'orgueil que j'ai reçu en partage se révolte en moi, et cependant je n'ai pas manqué à mon devoir, j'ai même fait ce que je devais à mon pays qui ne peut trouver son salut que dans la domination qui s'élève en nous sauvant de l'anarchie. [...] Je suis en guerre avec moi-même, c'est un état nouveau, affreux pour moi. [...] Comme ma voix a changé au moment où j'ai prononcé ces trois mots, je sentais que mon cœur battait à briser ma poitrine."
(Lettre à Marie Mottley, 17 août 1830)

Hervé de Tocqueville rend hommage à son beau-père dans ses Mémoires

"Je n'avais jamais vu de prison. Je ne saurais exprimer l'impression que j'éprouvai, lorsqu'il fallut me baisser pour passer sous des guichets de trois pieds de haut, et que j'entendis les grosses clefs refermer les serrures derrière nous. (.) La prison retentissait des gémissements des femmes ; chaque jour des cris douloureux annonçaient la perte qu'elles venaient de faire d'un père, d'une mère, d'un frère, d'un ami."
(Hervé de Tocqueville, Mémoires)

"Le 20 octobre, on nous rendit tous à la liberté: il y avait dix mois, jour pour jour, que nous étions arrêtés. [...] Que le ciel nous parut serein! que l'air nous semblait pur! que l'horizon était vaste! Mais aussi quelle douloureuse pensée se plaçait au milieu de notre joie et venait l'obscurcir! Nous étions entrés neuf dans cette maison de douleur, et nous n'en sortions que quatre. Nos parents, nos amis, avaient disparu, et les débris de deux familles n'avaient plus pour chef qu'un jeune homme de vingt-deux ans qui connaissait peu le monde et ne possédait que l'expérience du malheur."
(Mémoires, Hervé de Tocqueville)

Récit du serment à Louis-Philippe dans une lettre adressée à Marie Mottley

"Mon bon et cher père laisse vide une place qui semble s'agrandir tous les jours. Vous voyiez son aménité, sa douceur ; ces qualités qui frappaient les étrangers se tournaient pour ses fils en une indulgence sans bornes, en une tendresse de mère ; dans une préoccupation incessante et délicate de tout ce qui pouvait nous toucher. Sa sensibilité au lieu de s'affaiblir n'avait cessé de croître avec les années ; ce que je n'ai vu qu'en lui. Il avait toujours été bon ; mais en vieillissant il était devenu le meilleur des hommes. [...] J'ai vu chez mon père ce que je n'ai vu jusqu'ici qu'en lui, la religion présente et entière dans les moindres actions de la vie et à chaque minute ; se mêlant, sans chercher jamais à se montrer, à toutes les pensées, à tous les sentiments, à tous les actes. N'influant pas seulement sur la croyance mais améliorant sans relâche tout ce à quoi elle se mêlait."
(Lettre à Francisque de Corcelle, 18 juin 1856)

"Jamais je ne saurais exprimer à quel point ce qu'il vient de faire m'a pénétré, jusqu'au fond de l'âme, de reconnaissance. Je sais qu'on parle beaucoup de bons sentiments. Cela est facile ; mais, ce qui est plus difficile et plus rare, c'est de venir, au cœur de l'hiver, s'enterrer dans un trou éloigné de près de trois cents lieues du centre de toutes choses, et d'y demeurer trois mois pour y soigner un frère que souvent la maladie rendait fort maussade et toujours fort ennuyeux. Voilà ce qui est rare et qui mérite de faire naître une reconnaissance qui ne soit pas commune. Cet acte de mon excellent frère ne sortira jamais de ma mémoire, je dis de celle du cœur, qui garde mieux encore que l'autre ce dont on a été profondément touché."
(Lettre à sa belle-sœur Émilie, 23 février 1859)

Dissidences d'opinion amer pour Alexis dans une lettre adressée à son frère Edouard

"J'aimais notre bon vieil ami comme notre père ; il en avait toujours partagé les soins, les inquiétudes, la tendresse, et cependant il ne tenait à nous que par le seul fait de la volonté et il nous a quittés pour toujours, et je n'ai pu recevoir sa dernière bénédiction. On a beau dire, mon cher ami, qu'on doit s'accoutumer d'avance à l'idée de se séparer d'un vieillard de quatre-vingts ans ; non, on ne s'habitue point à l'idée de voir disparaître tout à coup le soutien de son enfance, l'ami - et quel ami ! - de toute sa vie. [...] Nous avons perdu ce que ni le temps, ni l'amitié, ni l'avenir, quel qu'il soit, ne peut nous rendre ce qui n'est donné qu'à peu de personnes de trouver dans ce monde : un être dont toutes les pensées, toutes les affections se rapportaient à nous seuls ; qui ne semblait vivre que pour nous. [...] Avec quel désintéressement il sacrifiait toujours son bonheur au nôtre ! [...]"
(Lettre à son frère Édouard, 12 septembre 1831)

"Je la trouvais agréable sans être précisément jolie ; son esprit me plut ; ce que je crus voir de l'élévation de son âme et de son caractère me plut encore davantage. Je me figurai enfin qu'une femme comme celle-là pourrait me donner le bonheur intérieur dont j'ai besoin après la vie tant soit peu aventureuse et désordonnée que j'ai menée jusqu'ici. Mais le hic était la fortune. La personne en question apporte en se mariant huit à dix mille livres de rente et rien après. Quand on n'en a qu'autant soi-même et qu'on ne peut en attendre qu'autant encore ou un peu plus, plus tard, une si médiocre fortune est un obstacle réel."
(Lettre à Camille d'Orglandes, 14 octobre 1835)

Extrait d'une déclaration d'amour adressée à Marie

"Je vois en toi quelque chose de grand, de singulièrement remarquable qui n'est point apprécié à sa juste valeur par tes semblables, même les plus proches, dont tu as à peine la conscience toi-même. Je vois en toi le germe de choses extraordinaires, et j'aperçois en même temps que ce germe sera peut-être étouffé et que tu mourras peut-être sans laisser plus de trace et avoir produit davantage que le premier venu. Je découvre enfin en toi un étrange mélange de force, de faiblesses, de grandes qualités, de petits défauts, de vraies singularités et de pures bizarreries, mais rien d'ordinaire ni de modéré, tout poussé à un degré singulier et formant de [lui] un être qui me paraît d'autant plus original, que mon expérience des autres hommes augmente. Et cet homme-là ne marquera peut-être pas plus sa place cependant sur la terre que cette foule d'hommes semblables les uns aux autres, qui courent le monde, comme ces vieilles pièces de monnaie dont l'empreinte est à moitié effacée et qui ne peuvent même se distinguer les unes des autres par le millésime."
(Lettre à Louis de Kergorlay, 24 septembre 1836)

"J'espère, Messieurs les jurés, que vous ne trouverez dans mes paroles rien qui vous blesse : si tel était pourtant leur résultat, ce que je ne puis croire, je vous supplierais de ne faire peser la responsabilité que sur moi-même. Hier encore l'accusé ignorait que je dusse élever la voix, et c'est moi seul que je représente. Mais quand je le vois méconnu, accusé, poursuivi, insulté jusque dans ces lieux. Qu'il me soit permis d'ajouter aujourd'hui, en voyant réclamer contre Louis de Kergorlay une peine infamante, aujourd'hui je ne puis me taire, aujourd'hui je voudrais pouvoir aller m'asseoir à ses côtés sur ces ignobles bancs que sa présence honore ; aujourd'hui je sens le besoin de lui dire que jamais il ne fut plus haut dans mon estime, que jamais, suivant moi, il ne tint mieux les promesses de sa jeunesse ; que jamais je ne me sentis plus fier de la sainte amitié qui nous lie."
(Gazette des Tribunaux, "Cour d'assises de la Loire (Montbrison)", 9 mars 1833)

Lettre de Cannes : "Mon cher ami, je ne sais si rien ne m'a jamais autant coûté à dire que ce que je vais vous dire : je vous demande de venir. Nous voici seuls. Hippolyte envolé ; Édouard qui est à Nice, sur le point d'en faire autant. Nous voici tombant dans la solitude, quand les forces reviennent, que l'activité intellectuelle et physique se réveille. Si jamais vous avez pu nous faire du bien, c'est maintenant. Néanmoins, je ne vous aurais pas arraché ainsi à la vie délicieuse que vous menez, pour vous jeter dans l'espèce de citerne où nous sommes, sans une raison que je ne puis dire qu'à vous, mais qui vous montrera l'urgence de la relève : l'état d'esprit de ma femme me fait peur, mon ami. Elle est souffrante, plus souffrante qu'elle ne l'avait été depuis un mois ; il est visible qu'elle arrive à la dernière extrémité de ses forces physiques et morales ; que cet état engendre dans son âme des idées, des sentiments, des douleurs et des craintes, qui pourraient finir par conduire son esprit je ne sais où. Vous connaissez Marie. La raison en personne, jusqu'au moment où il semble tout à coup que les rênes flottent. De plus, nos domestiques, surtout Auguste, sont dans un état de demi-maladie qui amène une mollesse du service, là où il faudrait centupler son ardeur et son zèle. Que vous dirais-je, mon ami, si ce n'est : VENEZ. VENEZ le plus vite que vous pourrez. Vous seul pouvez nous remettre en campagne. Votre gaieté, votre courage, votre entrain, la connaissance complète que vous avez de nous et de nos affaires, vous rendront facile ce qui serait impraticable à un autre. Venez. Je sais que je vous demande une preuve immense d'amitié. Je le sais ; mais je sais à qui je m'adresse. Quinze jours ici suffisent grandement. Vous comprenez qu'il ne faut plus me parler de l'auberge. Laissez moi vous traiter comme un frère ; n'avez-vous pas été mille fois plus dans mille circonstances ! La chambre qu'habitait Hippolyte sera prête pour vous. Ne me répondez pas. Venez. N'en voulez pas trop à l'homme qui vous impose une si cruelle corvée ; mais pensez plutôt à l'homme malheureux, à l'ami de plus de trente ans, qui craint toutes sortes de malheurs, si vous ne lui venez en aide. Le mieux est de gagner Marseille par un train qui ne met que dix-neuf heures pour aller de Marseille à Paris. Une fois à Marseille, prenez la diligence de Nice. Il y en a une tous les jours. Celle-ci vous conduit en vingt-trois heures à Cannes. Là, comme vous avez une petite malle, prenez un cabriolet qui, pour quarante sous je pense, vous conduira chez moi. Nous sommes à trois quarts de lieue de la ville. Venez. Que Madame de Beaumont nous pardonne ou plutôt je suis sûr qu'elle a déjà pardonné. Je vous embrasse du fond de mon cœur."
(Lettre à Gustave de Beaumont, 4 mars 1859)

Eloges sur son fidèle ami Ampère dans une lettre adressée à Francisque de Corcelle

Alexis dans une lettre adressée à Gustave de Beaumont dresse un portrait psychologique de Corcelle des plus significatifs

"J'ai été voir, hier, notre vieil ami Royer-Collard ; je l'ai trouvé souffrant et faible ; il m'a reçu paternellement ; j'en ai vraiment été touché. Suivant les coutumes paternelles, il m'a d'abord prêché ; il m'a dit que mon seul défaut était d'être occupé de moi. J'ai admis que cela était vrai dans une certaine mesure, mais j'ai dit que s'il se trouvait une occasion de m'oublier pour me jeter dans une grande chose il verrait que j'en étais capable. Il a répondu qu'il n'en doutait pas, qu'il connaissait les ressources de mon âme ; il a continué sur ce ton une heure, mêlant la critique à la louange avec une grâce et une bonté infinies. J'étais tout à la fois plein de reconnaissance pour son amitié, plein d'assentiment pour les vérités qu'il me disait et, au milieu de tout cela, je ne pouvais m'empêcher de sourire au-dedans en le voyant revenir sans cesse à lui-même pour me prouver qu'il ne fallait jamais songer à soi. Tous ces préceptes étaient entremêlés de longues tirades commençant ainsi : moi, par exemple, je ne me suis jamais occupé de moi, de mon rôle, de la figure que je faisais dans le monde. Cela est revenu dix fois en une heure. Malgré cette faiblesse et plusieurs autres encore qu'il ignore, il n'y a pas moins dans ce vieillard une grandeur réelle, une hauteur d'âme et de pensée qui en fait un des objets les plus dignes de l'affection et du respect. C'est le dernier des Romains."
(Lettre à Marie Mottley, décembre 1841)

Dans ses Souvenirs, Tocqueville nous livre son amitié pour Lanjuinais

Tocqueville évoque son ami Dufaure dans ses Souvenirs

"J'ai une grande amitié pour vous, malgré les querelles que vous m'accusez avec quelque raison de vous faire. [...] Je vous suis très attaché ; j'ai de l'estime et de l'affection pour vous. Mais il y a entre les tempéraments de nos deux âmes des différences et même des contrariétés qui produisent ce dont vous vous plaignez, non à tort. J'aime les hommes ; ce m'est très agréable de pouvoir les estimer et je ne connais rien de plus doux que le sentiment de l'admiration, quand il est possible. Quand je ne puis ni estimer ni admirer mes semblables, ce qui m'arrive bien souvent, je le confesse, j'aime du moins à rechercher au milieu de leurs vices les quelques bons sentiments qui peuvent s'y trouver mêlés et je me plais à attacher ma vue sur ces petits points blancs qui s'aperçoivent sur le fond noir du tableau. Quant à vous, soit naturellement, soit conséquence des luttes pénibles auxquelles votre jeunesse s'est courageusement livrée, vous vous êtes habitué à vivre du mépris que vous inspire l'humanité en général et en particulier votre pays."
(Lettre à Arthur de Gobineau, 16 septembre 1858)

Déclaration d'amitié dans une lettre adressée à Mme Swetchine