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Œuvre


Souvenirs

Deuxième et troisième parties

C'est alors qu'il se trouve à Sorrente, de novembre 1850 à mars 1851, que Tocqueville rédige "à bâtons rompus" la deuxième partie des Souvenirs, qui s'ouvre par une longue pause réflexive revenant sur les causes des événements de février 1848. Il profite également de cette suspension du récit pour livrer au lecteur sa propre conception de l'histoire selon laquelle il ne faut pas supprimer "les hommes de l'histoire du genre humain" et aboutit à la conclusion que la Révolution de Février 1848 est née de "causes générales fécondées par [...] des accidents" (conclusion dont il se souviendra pour rédiger L'Ancien Régime et la Révolution, dont le projet germe dans son esprit précisément à cette époque). Si la maladresse politique de Louis-Philippe doit être tenue selon Tocqueville pour responsable des "accidents", les causes générales, quant à elles, relèvent du "malaise démocratique" des classes ouvrières engendré par la révolution industrielle, du mépris des classes gouvernantes ainsi que de la mobilité d'une société ébranlée par sept révolutions successives, qui doivent être considérées comme autant de répliques du même séisme révolutionnaire qui agite la France depuis 1789.

« Je considérai sur-le-champ, le combat de Juin comme une crise nécessaire mais après laquelle le tempérament de la nation se trouverait en quelque sorte changé. À l'amour de l'indépendance allaient succéder la crainte et peut-être le dégoût des institutions libres ; après un tel abus de la liberté, un tel retour était inévitable. »
(Souvenirs)

Après avoir ainsi remis en perspective la Révolution de Février 1848 comme étant l'un des nombreux épisodes de la maladie chronique qui ronge la France, le mémorialiste peut ensuite renouer avec le récit dès le deuxième chapitre qu'il consacre à la description du peuple triomphant dans les rues de Paris au lendemain de la chute de la Monarchie de Juillet ainsi qu'aux théories socialistes, "la philosophie de la Révolution de Février", qui fut à l'origine de la "guerre entre les classes" qui devait bientôt se déclarer. En effet, après avoir narré comment et pourquoi il avait lui-même accepté de se rallier à la République et donc de se présenter devant ses électeurs normands pour être élu à l'Assemblée constituante - cette première élection au suffrage universel masculin constitue l'un des plus beaux souvenirs de Tocqueville et lui a inspiré l'une des plus belles pages de son œuvre - Tocqueville aborde l'épisode central de cette deuxième partie de l'ouvrage qui n'est autre que la marche du pays vers la guerre civile du 4 mai au 26 juin 1848. Bien qu'il soit un adversaire résolu de la révolution socialiste, le témoignage qu'apporte Tocqueville sur ces événements et notamment sur les cruelles journées de juin 1848 constitue un document exceptionnel pour comprendre l'esprit, l'enjeu et l'échec du célèbre mouvement ouvrier parisien.

« Le projet de constitution contenait cent trente neuf articles et avait été dressé en moins d'un mois. On ne pouvait aller plus vite, mais on aurait pu mieux faire. »
(Souvenirs)

La deuxième partie des Souvenirs s'achève par l'évocation du travail de la commission chargée de rédiger la nouvelle constitution de la France à laquelle participa activement Tocqueville. Si la lecture de ce dernier chapitre permet aisément de comprendre que Tocqueville ne chercha pas tant dans ce travail à pouvoir déterminer qui détiendrait le pouvoir mais à s'assurer que ce pouvoir serait limité et contrôlé quel qu'en soit le détenteur, l'amertume avec laquelle il décrit le déroulement des séances ainsi que la sévérité de son jugement sur le résultat final traduisent peut-être aussi les désillusions politiques qui sont celles de Tocqueville au moment où il rédige ces pages. Ses Souvenirs prennent alors une teinte plus sombre et plus désabusée, qui ne les quittera plus.
La troisième partie des Souvenirs, commencée le 16 septembre 1851, est restée inachevée, la fin du manuscrit se présentant sous la forme de notes préliminaires à la rédaction. Tocqueville la consacre à "retracer" les cinq mois qu'il a passés dans le gouvernement de la France du 3 juin au 29 octobre 1849. La tâche du mémorialiste devient alors plus ardue, puisqu'il s'agit pour lui de mener le récit d'un échec, celui de son propre échec politique dans la gestion des plus hautes affaires de l'État. Aussi son texte oscille-t-il incessamment dans cette dernière partie de l'ouvrage entre la recherche des raisons de cet échec et la tentation de se justifier et de légitimer ses choix devant le lecteur. Le texte s'y épuise quelque peu et Tocqueville a d'ailleurs délaissé l'achèvement de ses Souvenirs au profit d'un autre ouvrage, L'Ancien Régime et la Révolution, qui reprendra en substance ses intuitions et ses interrogations à propos de la Révolution de 1848 pour tenter de les approfondir et de les lever par l'étude de l'origine de la Révolution française.

La Barricade, Gustave Courbet

La Barricade, Gustave Courbet ; Paris, musée Carnavalet
© PMVP / Briant

23 juin 1848., F. Bonhomme

23 juin 1848,
F. Bonhomme ; Paris, musée Carnavalet
© PMVP / Briant

La Barricade, Jean-Louis-Ernest Meissonnier

La Barricade, Jean-Louis-Ernest Meissonnier ; Paris, musée du Louvre
© RMN / Bellot

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