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Œuvre


L'Ancien Régime et la Révolution

Argument des livres II et III

D'une construction très rigoureuse dans l'ordonnancement des douze chapitres qui le composent, le deuxième livre de L'Ancien Régime et la Révolution constitue également la clef de voûte de l'argumentation déployée par Tocqueville. Partant du constat paradoxal que c'est en France que les droits féodaux sont devenus "plus odieux" au monde paysan que partout ailleurs en Europe alors que c'est précisément en France qu'ils pesaient le moins lourd (chapitre I) il tente d'éclairer cette contradiction en évoquant successivement le développement de la centralisation administrative en France sous l'Ancien Régime (chapitres II à VII) puis les effets de ce phénomène sur la société (chapitres VIII à XI). C'est en effet selon Tocqueville à la centralisation administrative - l'un des traits distinctifs de l'absolutisme monarchique - qu'il convient d'attribuer la dislocation de la société du monde féodal (notamment des liens entre les seigneurs et les paysans) dans la mesure où l'émergence d'un pouvoir central, qui surplombe la société et qui n'émane plus d'elle, s'est opérée au détriment de la classe nobiliaire, qui s'est progressivement vue dépossédée de ses pouvoirs locaux. Pour restreints qu'ils soient, les derniers droits féodaux subsistants n'en apparaissent dans ces conditions que plus illégitimes aux yeux des paysans alors qu'ils ont eux-mêmes accédé au droit de devenir propriétaires de leurs terres au prix de sacrifices énormes.   écouter l'extrait sonorelire l'extrait sonore  

« Me voici parvenu jusqu'au seuil de cette révolution mémorable ; cette fois je n'y entrerai point : bientôt peut-être pourrai-je le faire. Je ne la considèrerai plus alors dans ses causes, je l'examinerai en elle-même, et j'oserai enfin juger la société qui en est sortie. »
(L'Ancien Régime et la Révolution)

C'est en outre toute l'organisation sociale de l'ancien monde féodal qui est ébranlée par cette centralisation administrative - qui apparaît désormais sous la plume de Tocqueville, non pas comme une conquête de la Révolution mais comme sa cause la plus profonde - puisque la rivalité entre une bourgeoisie au pouvoir financier accru et une noblesse privée de pouvoir véritable s'exacerbe en engendrant l'envie des uns et le mépris des autres. Le long processus d'égalisation des conditions, entamé bien avant la Révolution Française et davantage en France qu'ailleurs - à cause du rôle joué par la forme absolutiste de la monarchie dans ce phénomène - a donc eu pour conséquence d'aboutir à une désagrégation de la société française, auquel ce sont les paysans qui paient le plus lourd tribut comme le rappelle le dernier chapitre de cette deuxième partie. Or ce n'est autre, selon Tocqueville, que cette même crise de la société qui éclate en 1789. Ceci étant établi, il ne reste plus à Tocqueville dans le troisième et dernier livre de son ouvrage qu'à déterminer quelles sont les causes particulières qui ont " fécondé " à partir de 1750 les causes générales précédemment décrites pour déclencher le mouvement révolutionnaire. Dans les deux premiers chapitres de cette partie, il analyse tout d'abord le contexte idéologique de la deuxième moitié du XVIIIe siècle en s'attachant notamment au rôle joué par les hommes des Lumières, ces "hommes de lettres qui devinrent les principaux hommes politiques du pays" et dont l'influence fut d'autant plus grande que leur public - notamment les couches les plus élevées de la société - était gagné par avance à leur combat contre la religion, que Tocqueville a l'habitude de considérer depuis la Démocratie en Amérique comme un ciment social et comme une forme de garant de la liberté. Il s'attache ensuite à rejeter l'argument économique, selon lequel la ruine de la France serait à l'origine de la Révolution, auquel il oppose même l'idée que la prospérité du royaume a pu hâter la Révolution. Il étudie enfin comment ce sont en définitive les tentatives de réformes émanant du pouvoir qui se sont chargées elles-mêmes de mettre en branle le processus révolutionnaire, "comment on souleva le peuple en voulant le soulager" et quelles furent "les pratiques à l'aide desquelles le gouvernement acheva l'éducation révolutionnaire du peuple", selon les titres des chapitres V et VI de ce troisième livre. L'Ancien Régime et la Révolution s'achève donc à la veille de la Révolution, après en avoir fermement distingué la portée ainsi que l'enchaînement tragique des causes tout en y soulignant la part de responsabilité que les hommes y ont pris. Bien que la vie n'ait pas laissé à Tocqueville le temps d'achever le vaste projet dont cet ouvrage ne devait être que l'introduction, ce dernier compte aujourd'hui encore parmi les études les plus pertinentes et les plus audacieuses sur les origines de la Révolution française.

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