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Œuvre


Un écrivain sous influences

« Nous sommes entourés des meilleurs livres qu'on ait publiés dans les principales langues de l'Europe. Je n'ai rien admis dans cette bibliothèque que d'excellent ; c'est assez vous dire qu'elle n'est pas très volumineuse et surtout que le XIXe siècle n'y tient pas une grande place. »
(Lettre à Gustave de Beaumont,
22 janvier 1858)

À considérer aujourd'hui la bibliothèque du château de Tocqueville telle que Alexis l'a laissée à ses héritiers, on ne peut manquer de constater qu'il n'a lui même que fort peu élargi la collection de livres de ses ancêtres, tant les ouvrages du XIXe siècle y font toujours exception. Avec cette bibliothèque - et par son éducation - Alexis de Tocqueville semble en effet avoir reçu en héritage un goût presque exclusif pour la fréquentation des grands ouvrages de l'Antiquité, pour les récits de voyages, les traités d'histoire ou de géographie du XVIIe et du XVIIIe siècle, pour la littérature des moralistes de l'âge classique et pour l'œuvre des philosophes des Lumières : il n'est par exemple jamais revenu, après les avoir découverts à l'âge de dix-sept ans, sur sa prédilection et son admiration pour Rousseau, et surtout pour Voltaire et Montesquieu. S'il ajoute habituellement aux trois noms qui précèdent celui de Buffon qu'il n'oublie jamais de compter au nombre des grands esprits du XVIIIe siècle, il est évident que Montesquieu représente parmi ces quatre auteurs celui qui l'a le plus fortement influencé. De nombreux points de convergence entre De l'esprit des lois et De la démocratie en Amérique - dans la méthode comme dans le fond - ont ainsi souvent été relevés, tant les deux œuvres semblent, par bien des aspects et par-delà le siècle qui les sépare, dialoguer l'une avec l'autre. Loin de renier cette influence, Tocqueville avoue même, au seuil de l'écriture de L'Ancien Régime et la Révolution, vouloir prendre cette fois-ci pour modèle un autre ouvrage de Montesquieu qu'il admire et qui se trouve être les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence.

« Nous prenons pour le lire tout haut tantôt un livre, tantôt un autre. C'est comme si nous forcions l'homme d'esprit qui l'a écrit à venir causer avec nous. »
(Lettre à Gustave de Beaumont, 22 janvier 1858)

Mais au-delà de l'évidente filiation intellectuelle qui relie Montesquieu à Tocqueville, les autres références littéraires qui l'ont profondément imprégné appartiennent presque toutes à la littérature classique du XVIIe siècle français et semblent remonter pour certaines d'entre elles aux leçons littéraires de son précepteur janséniste, l'abbé Lesueur. Les citations de La Fontaine qui abondent sous sa plume, que ce soit dans sa correspondance ou dans ses Souvenirs, trahissent par exemple un lecteur assidu des Fables ; les œuvres de Saint-Simon ou de Bossuet doivent également appartenir à ses livres de chevet favori ; et surtout, l'auteur qui exerce l'influence la plus profonde sur Tocqueville, sur son style, sur sa conception du monde et de l'humaine condition n'est autre que Pascal, auquel on pourrait être tenté d'attribuer le jugement suivant (adressé pourtant par Tocqueville à son ami Eugène Stöffels Lettre à Eugène Stöffels, octobre 1843 !) : "Quelle misère que celle de l'homme, qui est plongé dans une si irrémédiable ignorance de toutes choses qu'il ne se connaît pas plus lui-même que les objets les plus éloignés, et ne voit pas plus clairement le fond de son âme que le centre de la terre !"
Doit-on pour autant conclure que Tocqueville est resté, à l'image du classicisme formel de sa plume, totalement réfractaire à la littérature de son siècle ? On serait tenté de l'affirmer si l'on considère le soin qu'il a mis à se libérer du modèle de Chateaubriand - qu'il s'est essayé à imiter dans certains de ses premiers textes écrits durant ses voyages à travers la Sicile ou les forêts américaines - ou la sévérité des jugements qu'il a pu prononcer sur Balzac ou sur Victor Hugo. Il admire certes le plus grand poète de son temps qu'est à ses yeux Lamartine, possède quelques ouvrages de Schiller et de Goethe dans sa bibliothèque, mais il n'a vraisemblablement jamais eu la curiosité de goûter véritablement à cette "littérature démocratique" que figure pour lui le romantisme. Force est donc de constater que les liens indubitables qui unissent Tocqueville à l'esprit de son siècle relèvent moins d'admirations particulières pour certains des écrivains de son temps que de sa contamination plus ou moins consciente par les idées et les sentiments de la première génération des romantiques, celle de Madame de Staël et de Benjamin Constant, dont il partage les symptômes de la maladie du siècle.

Voltaire et Rousseau

Voltaire et Rousseau, gravure
© PMVP

Portrait de Jean de La Fontaine

Portrait de Jean de La Fontaine, Rigaud, 1684. Château-Thierry
© musée Jean de La Fontaine

Archives

Inventaire après décès d'Hervé de Tocqueville

Inventaire après décès d'Hervé de Tocqueville (bibliothèque)
© CHAN

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