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Œuvre


De la démocratie en Amérique

La "seconde Démocratie" (1840) :
principaux enjeux
« Il ne s'agit point de reconstruire une société aristocratique, mais de faire sortir
la liberté du sein
de la société démocratique où Dieu nous fait vivre. »
(De la démocratie en Amérique, II)

La description des tableaux sociologiques qu'il dresse des sociétés démocratiques sous tous leurs aspects permet à Tocqueville de dégager certains des ressorts et des valeurs qui sont caractéristiques de ces sociétés et qui exercent leur influence dans tous les domaines de la vie sociale et politique. Loin des idéaux aristocratiques d'héroïsme et de grandeur, la société démocratique prône tout d'abord - et tend à universaliser - les valeurs bourgeoises, celles de la classe moyenne, qui privilégient la sphère privée à l'engagement public. Or de cette tendance générale surgit évidemment l'individualisme ainsi que la recherche effrénée des jouissances personnelles et immédiates, la "passion du bien-être", qui permettent d'expliquer que les peuples démocratiques finissent par garder pour "seule passion politique [...] l'amour de la tranquillité publique", pour la garantie de laquelle ils sont prêts à accorder sans cesse de "nouveaux droits" au "pouvoir central". On approche alors du paradoxal central autour duquel s'articule le propos de Tocqueville dans la "seconde Démocratie", à savoir comment, alors que l'égalité des conditions engendre la liberté et le souci d'indépendance des individus, cette indépendance peut les conduire à la servitude. Libres, indépendants, cherchant à la fois à s'imiter et à se distinguer les uns des autres au point de finir par se défier de leurs semblables, les citoyens des sociétés démocratiques risquent en effet de préférer se résigner à la perte de leur liberté particulière pour s'en remettre totalement à "cet être immense qui seul s'élève au milieu de l'abaissement universel", à celui qu'ils finissent "par envisager comme le soutien unique et nécessaire de la faiblesse individuelle" et qui n'est autre que l'État. Ainsi, dans son isolement, dans sa faiblesse, dans son repli sur la sphère intime et sur son bien-être personnel, l'homme démocratique serait-il volontairement enclin à renoncer à l'usage de son libre-arbitre et à s'en remettre totalement à l'État qui le gouverne.
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« Le monde qui s'élève est encore à moitié engagé sous les débris du monde qui tombe, et, au milieu de l'immense confusion que présentent les affaires humaines, nul ne saurait dire ce qui restera debout des vieilles institutions et des anciennes mœurs et ce qui achèvera de disparaître. »
(De la démocratie en Amérique, II)

Voilà le danger encouru par les sociétés démocratiques tel que Tocqueville l'analyse, le décrit longuement dans la dernière partie de son ouvrage en soulignant fortement que le risque est d'autant plus grand que c'est volontairement et librement que les citoyens finissent par choisir d'aliéner leur liberté selon le raisonnement suivant : "Nos contemporains sont incessamment travaillés par deux passions ennemies : ils sentent le besoin d'être conduits et l'envie de rester libres. Ne pouvant détruire ni l'un ni l'autre de ces instincts contraires, ils s'efforcent de les satisfaire à la fois tous les deux. Ils imaginent un pouvoir unique, tutélaire, tout-puissant, mais élu par les citoyens. Ils combinent la centralisation et la souveraineté du peuple. [...] Ils se consolent d'être en tutelle, en songeant qu'ils ont eux-mêmes choisi leurs tuteurs. [...] Dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour indiquer leur maître, et y rentrent."
À lire ces sombres passages de la "seconde Démocratie" qui révèlent la face sombre des sociétés démocratiques, on conçoit alors aisément que l'interrogation qui préoccupe Tocqueville par-delà toutes les autres et qui suffit à conférer une unité aux deux volumes de la Démocratie en Amérique est celle de l'articulation et de la difficile conciliation entre l'égalité des conditions et la liberté des individus, ou, autrement dit, la question de savoir si l'homme démocratique sera libre ou non ? Puisqu'il n'est plus temps désormais de récuser la démocratie en tant que telle - ce qui ne fut d'ailleurs jamais l'objet de Tocqueville - ni de considérer que les dangers qu'elle fait courir aux citoyens sont inéluctables, celui-ci préfère en appeler à la vigilance des individus, qui doivent, grâce à l'éducation qu'ils ont reçus, à la puissance de leur libre-arbitre ainsi qu'aux préceptes de leur religion, pouvoir refuser de s'incliner devant la recherche de leur seul bien-être et accepter au contraire de s'associer et de prendre part aux responsabilités communes. "L'homme est puissant et libre ; ainsi des peuples" assure Tocqueville à la toute fin de son œuvre, avant de conclure : "Les nations de nos jours ne sauraient faire que dans leur sein les conditions ne soient pas égales ; mais il dépend d'elles que l'égalité les conduise à la servitude ou la liberté, aux lumières ou à la barbarie, à la prospérité ou aux misères."

Les Passants par Honoré Daumier © RMN/ René-Gabriel Ojéda

Les Passants, Honoré Daumier, Lyon, musée des Beaux-Arts
© RMN/ René-Gabriel Ojéda

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