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Œuvre


De la démocratie en Amérique

La "seconde Démocratie" (1840) :
genèse
« Voyez-vous, il faut à tout prix que j'achève ce livre. Entre lui et moi c'est un duel à mort ; il faut que je le tue ou qu'il me tue : je ne peux plus vivre ainsi que je fais depuis que je l'ai entrepris. »
(Lettre à Gustave de Beaumont,
8 juillet 1838)

À la fin de l'introduction de la "première Démocratie" de 1835, Tocqueville a déposé le germe d'une suite à venir en prévenant le lecteur que son "but était de peindre dans une seconde partie l'influence qu'exercent en Amérique l'égalité des conditions et le gouvernement de la société civile, sur les habitudes, les idées, les mœurs". Le succès retentissant de son premier volume achève de le convaincre de réaliser ce projet, qu'il imagine pouvoir rapidement mener à bien et, sur sa lancée, il se met à l'ouvrage dès le mois d'août 1835. Cependant, contrairement à ce qu'il avait escompté et à la fluidité avec laquelle le premier volume était né sous sa plume, Tocqueville passera quatre longues années de travail à rédiger le second volume, période durant laquelle les grandes lignes du projet initial sont considérablement infléchies. Précisons que si la gestation de l'ouvrage est aussi laborieuse, c'est aussi parce qu'elle est incessamment interrompue par de nombreux incidents dans la vie de Tocqueville, perturbée notamment par le décès de sa mère, par des problèmes de santé ainsi que par les débuts de sa vie politique, auxquels le succès tout comme l'aspect programmatique de son premier ouvrage l'invitaient forcément. Les deux campagnes électorales de 1837 et de 1839, son entrée à la Chambre des députés en 1839 ainsi que le long rapport sur l'abolition de l'esclavage qui lui est confié dès les premières semaines de son nouveau mandat le contraignent successivement à remettre à plus tard la rédaction de la suite de son ouvrage. Son travail est également retardé par la publication de trois autres textes qui ont accaparé son attention à la fin de ces années 1830, à savoir le Mémoire sur le paupérisme, "L'État social et politique de la France avant et après 1789", série d'articles rédigée pour la London and Westminster Review de John Stuart Mill et les Deux lettres sur l'Algérie parues en juin et en août 1837. La nature de ces sujets, bien qu'ils correspondent à d'anciennes préoccupations de Tocqueville, montrent cependant aussi combien son horizon intellectuel s'est déplacé de l'Amérique vers la France, déplacement qui exerce également une grande influence sur son travail concernant la suite de la Démocratie en Amérique. Les États-Unis dont l'étude politique constituait le centre du premier volume se trouvent progressivement relégués au rôle d'illustration dans le second volume. On peut certes attribuer cette évolution de l'œuvre à l'éloignement temporel du périple américain de Tocqueville, dont le souvenir s'efface progressivement, mais il ne faudrait pas oublier d'ajouter que son entrée dans la vie politique a également modifié sa conception de la démocratie ou plutôt qu'elle lui a permis d'en distinguer certains des travers les plus nocifs. "Ce que j'ai vu de l'intérieur du monde politique depuis quelques mois m'a fait sentir le besoin de revoir certains endroits de mon ouvrage que je croyais fini", écrit-il le 8 août 1839 à son ami Royer-Collard. Il fait ici allusion au spectacle peu réjouissant qu'offre la Monarchie de Juillet à la fin des années 1830, à la corruption du pouvoir et des électeurs, aux progrès de l'idéologie sécuritaire, aux dérives bourgeoises et mercantiles d'un régime qui profite pleinement de la résignation d'un peuple moutonnier : ce sont autant de maux que Tocqueville juge de nature démocratique et contre lesquels il veut absolument mettre en garde les lecteurs de son futur ouvrage. Or il doit, pour ce faire, abandonner l'étude du seul exemple américain pour traiter de la démocratie en général, et de ses dangers en particuliers. Lorsque le manuscrit de la "seconde Démocratie" est achevé à la mi-novembre 1839, Tocqueville devra alors admettre "qu'il y est beaucoup plus question des effets généraux de l'égalité sur les mœurs que des effets particuliers qu'elle produit en Amérique", comme si le déplacement de sa problématique s'était effectué insidieusement durant les longues années de travail que lui a coûté la rédaction de l'ouvrage.

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Page de titre du deuxième tome de De la démocratie en Amérique

Page de titre du deuxième tome de De la démocratie en Amérique, édition originale, collection privée © AD Manche/A. Poirier

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