Alexis de Tocqueville
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"Elle se nomme Les Trésorières ; à environ trois kilomètres de Tours aussi par la route de Tours à Saumur, dans la vallée de la Choisille : occupant un plateau uni, elle manque absolument de vue ; c'est là son grand défaut ; elle doit à ce défaut sa principale qualité, qui est de posséder une température d'une douceur inaltérable : pas un souffle de mauvais vent n'y peut pénétrer. C'est meublé et en assez bon état. il y aurait assez et au-delà de ce qu'il vous faut pour vous loger ; tout aussi est parqueté ; il y a un petit parc et potager qui serait compris dans la location ; écuries et remises. Pour qui aimerait le soleil et voudrait ne jamais recevoir un souffle de mauvais vent, je n'imaginerais rien de plus parfait ; mais on est emprisonné dans une oasis et l'oil ne voit rien au-delà d'un assez joli jardin, qui n'est pas assez grand pour que je l'appelle un parc, et qui cependant est assez grand pour ceci : contenir un bon potager et quelques petites promenades bien ombragées. C'est une lézardière avec des ombres quand on en veut. (.) C'est, je crois, sur le bassin de la Loire le seul point qui soit au même degré abrité contre tous les vents du Nord, du Nord-Ouest et même de l'Ouest."
(Lettre de Gustave de Beaumont à Alexis de Tocqueville, 19 avril 1853)

"Figurez-vous une vieille maison flanquée de deux lourdes tours, où rien ne semble fait pour la commodité et encore moins pour l'agrément de l'oil. Des chambres obscures, de vastes cheminées qui donnent plus de froid que de chaud, des fauteuils où l'on tiendrait trois à l'aise, des murs humides et des corridors où le vent siffle aussi gaiement qu'il peut le faire dans une soirée d'automne. Voici le tableau fidèle de mon habitation. Ajoutez à cela un bouquet de bois que mon grand-père n'a pas vu naître, et que je ne verrai pas mourir, et une longue prairie que la mer termine à l'horizon et vous aurez tout : je me trompe, vous n'imaginez pas encore la tranquillité profonde qu'on goûte en ces lieux. Point de bruit de vie n'arrive jusqu'aux oreilles ; jamais, depuis des siècles, une voiture n'est entrée dans la cour du château. La raison en est simple. Aucun chemin praticable ne saurait y mener. [...]. Maintenant, dites-moi, qu'est-ce qui fait que je ne me déplais point dans un lieu si peu agréable ? En vérité, je l'ignore. Je crois que c'est tout simplement l'esprit de propriété. Ce lieu est pour moi plein de souvenirs. J'y vis dans un monde de chimères. Savez-vous que du haut de la tour j'aperçois le port où Guillaume s'est embarqué pour aller conquérir l'Angleterre ? Savez-vous que tous ces lieux portent des noms fameux dans notre histoire ou dans la vôtre ? Enfin pensez-vous qu'à l'horizon est le pays où vous êtes née, Marie, et vous étonnerez-vous après cela que ma solitude soit peuplée ?"
(Lettre à Marie Mottley, juillet 1833)

"J'implique enfin que ma femme aura la jouissance la plus large et la plus étendue de tous les immeubles contenus dans l'usufruit. Elle pourra, notamment, faire dans les bâtiments tous les changements de distribution et de destination que bon lui semblera ; faire toutes constructions nouvelles ; changer la disposition des jardins ; en faire de nouveaux ; changer les cultures et les assolements ; abattre toutes futaies, réserves, plantations et arbres épars, particulièrement, les arbres qu'il est d'usage en Normandie de laisser croître sur les haies ; disposons ainsi qu'elle avisera, des arbres ainsi abattus et sans en être comptable ; faire toutes plantations nouvelles ; passer et renouveler tous baux.
Toutes les dispositions qui précèdent ont pour but, dans ma pensée, de supprimer en quelque sorte, tous rapports d'intérêts et d'affaires entre ma femme et mes héritiers afin de ne laisser subsister, entre eux, que des rapports d'amitié et de famille."
(Testament d'Alexis de Tocqueville)

"Mes longues courses à pied m'ont amené dans un délicieux petit coin, près du château. C'est une colline placée entre un bois magnifique et une nouvelle taille. La colline descend jusqu'à une vallée au fond de laquelle se trouve une de ces fraîches et vertes prairies comme il y en a tant en ce pays. En avant, les tourelles du vieux château s'élèvent d'entre les arbres et plus loin est la mer ; le tout a un air retiré qui m'a séduit tout d'abord, on y aperçoit cependant le monde, mais ce n'est que par un petit coin et ce qu'on en voit est admirable. J'ai pensé que si je voulais jamais habiter Tourlaville je ferais bâtir un petit cottage sur cette colline. Il ne faut pas songer au château, il est décidément inlogeable."
(Lettre à M. Mottley, 28 juillet 1833)