Alexis de Tocqueville
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Procès verbal de la séance du 27 janvier 1848 de la Chambre des députés

Chambre des députés,
Présidence de M. Sauzet,
Séance du jeudi 27 janvier 1848.

Le procès verbal de la séance du 26 est lu et adopté.
[…]

Un membre dit que le § 4 du Projet d’Adresse appelle l’attention de la Chambre sur l’ensemble de la politique intérieure. Selon lui, l’état actuel de l’opinion est alarmant et affligeant. Pour la première fois, depuis quinze ans, l’avenir lui inspire des craintes, et il croit qu’il ne sera démenti par personne s’il affirme que cette impression est généralement répandue, et que le sentiment de l’instabilité existe partout à un très haut degré. Le Gouvernement reconnaît ce fait dans une certaine mesure ; mais il l’attribue à des réunions et à des discours qui auraient excité les passions. L’orateur croit que ce ne sont là que des symptômes et qu’il existe une maladie plus profonde et plus générale, c’est l’état dangereux dans lequel se trouvent les mœurs et l’esprit publics. L’orateur croit, de plus, que le Gouvernement contribue d’une manière grave à augmenter ce péril. Il est effrayé et inquiété de ce qui se passe dans la classe qui gouverne et dans la classe qui est gouvernée. Dans la première, les mœurs publiques s’altèrent et des préoccupations d’intérêt local ou personnel ont remplacé les idées, les opinions et les sentiments communs. Les députés conservateurs eux-mêmes le reconnaîtront si, faisant une revue statistique de leurs Collèges, ils se rendent compte du nombre des électeurs qui votent pour eux, d’abord par suite des relations personnelles, puis dans un but d’intérêt local, puis enfin dans des vues d’intérêt particulier. Ils verront que ceux qui leur donnent leur voix dans un but d’intérêt public sont bien loin de constituer la majorité. Et par une sorte de tolérance, l’opinion publique a cessé de réprouver cet usage personnel que fait un citoyen des droits politiques qui lui sont confiés. N’est-ce pas là une dégradation profonde et croissante des mœurs publiques. Passant ensuite à l’examen de la vie privée, l’orateur demande s’il n’y a pas lieu d’être effrayé par tous les scandales, les vices, les crimes, les délits extraordinaires que des procès récents ont révélés au pays. Et, selon lui, la dégradation des mœurs privées découle la dégradation des mœurs publiques. Il n’admet pas, en effet, qu’il puisse y avoir deux morales, l’une publique et l’autre privée, indépendantes l’une de l’autre. Ce qui se passe démontre le contraire d’une manière évidente. L’Europe à la suite de ces révélations porte des jugements sévères sur notre caractère national. Par là s’affaiblit la puissance morale de la France et celle des principes et des sentiments qu’elle avait représentés jusqu’à ce jour et que l’on voit maintenant méconnus et abandonnés par elle. Mais quel doit être l’effet de pareils exemples sur la classe qui n’ayant point de droits politiques et qui est réduite au rôle de spectateur. On croit que la tranquillité est assurée parce qu’il n’y a ni désordre ni émeute, mais le désordre n’a jamais existé plus profondément dans les esprits. Les classes ouvrières ne sont plus agitées par les passions politiques, comme elles l’étaient il y a quinze ans ; elles sont travaillées par des passions sociales, et l’on voit se propager dans leur sein des opinions qui ne s’attaquant plus au Gouvernement, mais à la société elle-même. Quand de telles opinions obtiennent crédit, elles amènent tôt ou tard les révolutions les plus redoutables. L’orateur est convaincu que nous dormons sur un volcan.
L’orateur se propose ensuite de rechercher avec vérité et sincérité quels sont les auteurs de ce mal. Il reconnaît qu’il ne peut pas être attribué seulement au Gouvernement. Les causes principales et générales existent dans l’ébranlement violent et prolongé, dans les excitations des partis et dans l’instabilité des opinions, des sentiments et des intérêts que produisent toujours les grandes révolutions. Mais le rôle du pouvoir est si grand dans notre société, que toutes les fois qu’un grand mal se produit il est impossible qu’il n’en soit pas responsable ; et l’opinion de l’orateur est que le Gouvernement a contribué pour beaucoup à cette perturbation des mœurs privées et publiques. Dans ces dernières années, il a reconquis une influence et des pouvoirs plus grands que ceux qu’on avait voulu lui donner et qu’il avait entendu recevoir en 1830. La manière subreptice avec laquelle il est arrivé à ce résultat a produit la plus funeste influence sur les esprits. Il y est parvenu en effet, non pas par des discussions franches et publiques, mais en donnant une interprétation forcée à d’anciennes Lois, en les détournant de leur objet et en tirant, des lois nouvelles des conséquences que n’avait point entendu y renfermer le législateur. Le spectacle de cette adresse et de ce savoir-faire n’était pas de nature à améliorer les mœurs publiques. L’orateur est convaincu que le pouvoir n’a voulu accomplir qu’une amélioration salutaire et juste dans les attributions du Gouvernement ; mais il y a procédé par des moyens que réprouve la morale publique. Il a fait appel aux intérêts, aux passions, aux faiblesses, aux vices ; il s’est associé à des hommes dont le voisinage était pour lui un danger et une honte. Il a créé par lui une sorte de pépinière de gens déshonnêtes. Les choses sont arrivées à ce point que l’on a appelé jusque dans le sein du Conseil un personnage qui était déjà réprouvé par l’opinion publique ; et lorsque la persévérance de cette opinion a forcé ses collègues de se séparer de lui, ils ont commis la faute bien plus grande de le placer au poste le plus élevé de la magistrature. De là, en effet, il a été obligé de descendre pour s’asseoir sur le banc des accusés. Ce n’est pas là un fait isolé ; c’est une nécessité que, dans la voie où il s’était engagé, le Gouvernement devait subir.
Mais le mal a grandi surtout dans ce que le M. le Président du Conseil a appelé l’abus des influences. L’orateur ne voudrait pas exagérer la responsabilité qui pèse sur les ministres. Il reconnaît qu’ils ont été exposés à de grandes tentations. Nulle part le pouvoir n’avait eu à sa disposition autant de moyens de corruption et jamais il n’avait eu affaire à une classe exposée à de tels besoins. Il n’a point agi de dessein prémédité ; il s’est laissé entraîné sur la pente rapide où il se trouvait placé. Mais d’un autre côté, il s’était mis à un point de vue qui le forçait à s’adresser aux sentiments privés et non pas aux sentiments publics. C’est pour cela qu’il a été conduit à augmenter le nombre des places ; à diviser les traitements, quand il ne pouvait pas diviser les emplois ; et enfin à créer des vacances par des moyens artificiels. M. le Président du Conseil se plaint des reproches injustes et exagérés de l’opposition. L’opposition ne l’a jamais accusé que de ce qui a été prouvé et de ce qui est aujourd’hui confessé. L’orateur en particulier, en entendant M. le Président du Conseil exprimer avec une admirable supériorité les droits de la morale sur la politique, était fier pour son pays. Il est convaincu que M. le Président du Conseil était sincère et que son gouvernement, sa volonté était de faire autrement qu’il n’a fait, mais il a été entraîné par la fatalité politique et gouvernementale qu’il s’était imposée à lui-même.
On demande ce qu’a de si grave le fait dont la Chambre s’occupait il y a quelques jours. Ce qu’il y a de grave, selon l’orateur, c’est qu’il soit imputé à M. le Président du Conseil. Cet exemple ne peut que faire une impression funeste sur la moralité publique et en particulier sur les agents du pouvoir. Il y a quelques années, un fonctionnaire du Département des Affaires étrangères a été révoqué pour le seul fait d’avoir voté contre l’opinion du Ministre. Celui-ci déclarant qu’il lui était impossible de vivre officiellement dans la compagnie d’un homme qui ne pense pas absolument comme lui. Aujourd’hui, un agent placé plus près du Ministre, commet l’acte dont la Chambre s’occupe ; il ne s’agit pas de politique, mais de moralité ; ce n’est pas le Ministre seulement, c’est l’honneur qui est compromis, et cet agent est maintenu à son poste ; il y a plus, il est récompensé. Que peuvent en penser et les Chambres et la France ? Il faut admettre ou que le ministre a une singulière partialité pour les dissidences de cette espèce, ou qu’il n’est plus libre de punir.
Toutes les révolutions graves ont été amenées en France par l’altération de la morale publique. Les classes qui ont gouverné n’ont jamais perdu le pouvoir que lorsque l’opinion publique a été amenée à croire qu’elles en étaient devenues indignes. L’ancienne monarchie plus forte que le régime actuel est tombée, parce que par leurs vices, leur égoïsme, leur indifférence, les classes supérieures ont montré qu’elles étaient incapables et indignes de gouverner. Il existe aujourd’hui un danger réel, de la même espèce : sans pouvoir dire d’où il vient, où il va ni qui il enlève, on voit s’élever un vent de révolutions. Personne ne peut assurer l’avenir d’un an, peut-être d’un mois : mais la tempête marche, chacun s’en aperçoit, il faut donc conjurer le péril ; il faut en hâte s’attaquer le mal en lui-même dans son principe, quand il en est temps encore. L’orateur reconnaît l’utilité de certains changements dans la législation et en particulier d’une réforme électorale et d’une réforme parlementaire ; mais il faudrait être insensé pour ne pas voir que le mécanisme des lois n’est qu’un détail. Ce ne sont pas les lois qui font les événements, c’est l’esprit même du Gouvernement. Que l’on garde les lois, les hommes mêmes, si l’on veut ; mais que l’on change l’esprit du Gouvernement, car il conduit à un abîme. […]