Alexis de Tocqueville
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"Nous devions aller voter ensemble au bourg de Saint-Pierre, éloigné d'une lieue de notre village. Le matin de l'élection, tous les électeurs, c'est-à-dire toute la population mâle au-dessus de vingt ans, se réunirent devant l'église. Tous ces hommes se mirent à la file deux par deux suivant l'ordre alphabétique ; je voulus marcher au rang que m'assignait mon nom ; car je savais que dans les pays et dans les temps démocratiques, il faut se faire mettre à la tête du peuple et ne pas s'y mettre soi-même. Au bout de la longue file venaient sur des chevaux de bât ou dans des charrettes, des infirmes ou des malades qui avaient voulu nous suivre. Nous ne laissions derrière nous que les enfants et les femmes ; nous étions en tout cent soixante-dix. Arrivés au haut de la colline qui domine Tocqueville, on s'arrêta un moment. Je sus qu'on désirait que je parlasse. Je grimpai donc sur le revers d'un fossé, on fit cercle autour de moi et je dis quelques mots que la circonstance m'inspira. Je rappelai à ces braves gens la gravité et l'importance de l'acte qu'ils allaient faire ; je leur recommandai de ne point se laisser accoster ni détourner par les gens, qui, à notre arrivée au bourg, pourraient chercher à les tromper ; mais de marcher sans se désunir et de rester ensemble, chacun à son rang, jusqu'à ce qu'on eût voté. " Que personne, dis-je, n'entre dans une maison pour prendre de la nourriture ou pour se sécher (il pleuvait ce jour-là) avant d'avoir accompli son devoir. " Ils crièrent qu'ainsi ils feraient et ainsi ils firent. Tous les votes furent donnés en même temps et j'ai lieu de penser qu'ils le furent presque tous au même candidat.
Aussitôt après avoir voté moi-même, je leur dis adieu, et, montant en voiture, je partis pour Paris." "Ce ne fut qu'à Paris que j'appris que j'avais eu 110 704 suffrages sur 120 000 votants à peu près."

"Crois-tu qu'on rétablisse la morale en donnant au monde l'exemple le plus éclatant qui ait jamais été donné dans l'histoire de la ruse, de la violence et du parjure triomphant ; et, pour comble d'immoralité, triomphant aux acclamations que la peur arrache à une partie des classes élevées et honnêtes ? Crois-tu qu'on rétablisse la morale ébranlée, en donnant l'exemple de la violation de toutes les lois, par la vue de l'élite du pays mise dans les voitures cellulaires, des plus grands généraux du temps traités comme des forçats, ou bannis comme des ennemis publics, pour le seul crime d'avoir été fidèles à leur mandat et aux lois de leur pays ; crois-tu même qu'on rétablisse la morale en frappant au hasard ceux qu'on regarde comme les ennemis de la morale, en arrêtant sans mandat, jugeant sans tribunaux, déportant sans arrêt des milliers d'hommes ? Peux-tu le croire, un seul instant ?"
(Lettre à son frère Édouard, 14 février 1852)

"J'ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocratique par l'instinct, c'est-à-dire que je méprise et crains la foule.
J'aime avec passion la liberté, la légalité, le respect des droits, mais non la démocratie. Voilà le fond de mon âme.
Je hais la démagogie, l'action désordonnée des masses, leur intervention violente et mal éclairée dans les affaires, les passions envieuses des basses classes, les tendances irréligieuses. Voilà le fond de l'âme.
Je ne suis ni du parti révolutionnaire, ni du parti conservateur. Mais, cependant et après tout, je tiens plus au second qu'au premier. Car je diffère du second plutôt par les moyens que par la fin, tandis que je diffère, du premier tout à la fois par les moyens et la fin.
La liberté est la première de mes passions. Voilà ce qui est vrai."
"Mon instinct, mes opinions" (OC, t. III, 2, p. 87)

"Messieurs, l'émancipation telle que nous la voyons même dans les îles anglaises, est le produit d'une idée française, je dis que c'est nous qui, en détruisant dans tout le monde le principe des castes, des classes, en retrouvant, comme on l'a dit, les titres du genre humain qui étaient perdus, c'est nous qui, en répandant dans tout l'univers la notion de l'égalité de tous les hommes devant la loi, comme le christianisme avait créé l'idée de l'égalité de tous les hommes devant Dieu, je dis que c'est nous qui sommes les véritables auteurs de l'abolition de l'esclavage.
Ainsi, non seulement cette grande idée que je cherche si incomplètement, je le sens, à défendre à cette tribune, dont je ne suis en ce moment que le faible champion, mais qui sera, j'ose le dire, toujours plus grande que celui, quel qu'il soit, qui parlera d'elle ; cette grande idée n'est pas seulement votre propriété, elle n'est pas seulement parmi les idées mères de votre Révolution, mais elle vit ou elle meurt dans vos cours, suivant qu'on y voit vivre ou renaître tous les sentiments élevés, tous les nobles instincts que votre Révolution a développés, ces nobles instincts par lesquels vous avez fait tout ce que vous avez accompli de grand dans ce monde, et sans lesquels, je ne crains pas de le dire, vous ne ferez rien et vous ne serez rien."
(Intervention dans la discussion de loi sur le régime des esclaves dans les colonies, 30 mai 1845)