Alexis de Tocqueville
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La révolution de 1848

La chute annoncée de la Monarchie de Juillet

27 janvier 1848 : discours à la Chambre

"Telle est, Messieurs, ma conviction profonde : je crois que nous nous endormons à l’heure qu’il est sur un volcan, j’en suis profondément convaincu… […] Oui, le danger est grand ! Conjurez-le, quand il en est temps encore […]."

24 février 1848

"Croyez que, cette fois, ce n’est plus une émeute. C’est une révolution."

J’entrai à la Chambre. (…) La séance n’était point ouverte. Les députés allaient et venaient dans les corridors comme des gens éperdus, vivant de rumeurs et sans nouvelles."

"Mais au moment où Lamartine parlait…"

"La porte, cédant sous l’effort, vole en éclats. La tribune est aussitôt envahie par une cohue armée qui l’occupe tumultueusement, et bientôt après toutes les autres. […] Tout ce qui restait de députés conservateurs se disperse alors, et la populace qui s’était tenue debout jusqu’alors se vautre sur les bancs du centre en criant : "Prenons la place des vendus !""

"Voilà donc la Monarchie de Juillet tombée, tombée sans lutte en présence plutôt que sous le coup des vainqueurs aussi étonnés de leur victoire que les vaincus de leurs revers."

"Dès que la République a été proclamée, je l’ai acceptée sans hésitation, je l’ai adoptée sans arrière-pensée. J’ai voulu fermement, non seulement la laisser subsister, mais la soutenir de toutes mes forces."

25 février 1848

"Deux choses me frappèrent surtout ce jour-là : la première, ce fut le caractère, je ne dirai pas principalement, mais uniquement et exclusivement populaire de la révolution qui venait de s’accomplir. La toute-puissance qu’elle avait donnée au peuple proprement dit, c’est-à-dire aux classes qui travaillent de leurs mains, sur toutes les autres. La seconde, ce fut le peu de passion haineuse et même, à dire vrai, de passions vives quelconques que faisait voir dans ce premier moment ce bas peuple devenu tout à coup seul maître du pouvoir."

"Ce furent les théories socialistes, ce que j’ai déjà appelé précédemment la philosophie de la révolution de Février, qui allumèrent plus tard des passions véritables, aigrirent les jalousies et suscitèrent enfin la guerre entre les classes."

Le suffrage universel et l'Assemblée nationale

24 avril 1848 : Première élection des représentants du peuple au suffrage universel

"Je me décidai […] à me jeter à corps perdu dans l’arène, et à me dévouer à la défense, non pas de tel gouvernement, mais des lois qui constituent la société même, ma fortune, mon repos et ma personne. Le premier point était de se faire élire et je partis aussitôt pour mon pays de Normandie, afin de me présenter aux électeurs."
Nous devions aller voter ensemble au bourg de Saint-Pierre, éloigné d’une lieue de notre village. […]Tous les votes furent donnés en même temps et j’ai lieu de penser qu’ils le furent presque tous au même candidat.
"Ce ne fut qu’à Paris que j’appris que j’avais eu 110 704 suffrages sur 120 000 votants à peu près."

4 mai 1848 : Première séance de l’Assemblée Constituante

"L’Assemblée nationale se réunit enfin le 4 mai. Jusqu’à la dernière heure on avait douté qu’elle pût le faire."

"Je dirai qu’à tout prendre cette Assemblée valait mieux qu’aucune de celles que j’avais vues. On rencontrait dans son sein plus d’hommes sincères, désintéressés, honnêtes et surtout courageux que dans les Chambres de députés au milieu desquelles j’avais vécu."

La France coupée en deux

15 mai 1848

"L’aspect de Paris… Je trouvai dans cette ville cent mille ouvriers armés, enrégimentés, sans ouvrage, mourant de faim, mais l’esprit repu de théories vaines et d’espérances chimériques. J’y vis la société coupée en deux : ceux qui ne possédaient rien unis dans une convoitise commune, ceux qui possédaient quelque chose dans une commune angoisse. Plus de liens, plus de sympathies entre ces deux grandes classes ; partout l’idée d’une lutte inévitable et voisine."

"Je vins …le 15 mai à l’Assemblée sans prévoir ce qui allait se passer… La foule remplit en un instant le grand vide qui était au centre de l’Assemblée, s’y presse et s’y trouvant bientôt resserrée, remonte par tous les étroits chemins qui conduisaient entre nos bancs vers les couloirs. […] Mais l’honneur nous clouait sur nos bancs. […]

Le tumulte renaît, s’accroît, s’engendre pour ainsi dire de lui-même car le peuple n’est plus assez maître de soi pour pouvoir même comprendre qu’il fallait qu’il se contienne un moment pour atteindre l’objet de sa passion."

Fêtes de la Fraternité et de la Concorde

"Les révolutionnaires de 1848, ne voulant ou ne pouvant imiter les folies sanguinaires de leurs devanciers, s’en consolaient souvent en imitant leurs folies ridicules. C’est ainsi qu’ils avaient imaginé de donner au peuple de grandes fêtes allégoriques. Malgré l’état effrayant des finances, le gouvernement provisoire avait décidé qu’une somme d’un ou deux millions serait employée pour célébrer dans le Champ de Mars la fête de la Concorde."

"J’assistai à ce long spectacle le cœur rempli de tristesse. Jamais dans aucun temps, tant d’armes n’avaient été mises à la fois dans la main du peuple. (…) Je prévoyais … que toutes ces baïonnettes que je voyais briller au soleil seraient bientôt levées les unes contre les autres… Le péril s’apercevait aussi bien de loin que de près"

Les Journées de Juin

Juin 1848

"Je vous écris, mon cher ami, au bruit du canon et de la fusillade après la plus terrible journée et la plus cruelle nuit qu’on puisse concevoir. Ce n’est pas une émeute, c’est la plus terrible de toutes les guerres civiles, la guerre de classe à classe, de ceux qui n’ont rien contre ceux qui ont. J’espère que nous serons les plus forts ; les gardes nationales des environs arrivent en masse, les régiments de ligne aussi.

Cependant, Dieu seul sait quelle sera l’issue de cette grande bataille. […] Ce n’est pas d’une forme politique qu’il s’agit ici, c’est de la propriété, de la famille, de la civilisation, de tout ce qui nous attache en un mot à la vie. "

"Paris ressemblait, ce jour-là, à ces villes de l’antiquité dont les bourgeois ont défendu les murailles en héros parce qu’ils savaient que, la ville prise, ils seraient traînés eux-mêmes en esclavage."

"On marchait au milieu des débris laissés par l’insurrection dans sa retraite : des fenêtres brisées, des portes enfoncées, des maisons tachetées par les balles ou percées par les boulets, des arbres abattus, des pavés amoncelés, et derrière, de la paille mêlée de sang et de boue, tels étaient ces tristes vestiges."

"Je considérai sur-le-champ, le combat de Juin comme une crise nécessaire mais après laquelle le tempérament de la nation se trouverait en quelque sorte changé. À l’amour de l’indépendance allaient succéder la crainte et peut-être le dégoût des institutions libres ; après un tel abus de la liberté, un tel retour était inévitable."