Alexis de Tocqueville
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A son Excellence Monsieur le Garde des sceaux, Ministre Secrétaire d'Etat au département de la Justice.
Réponse à la lettre de son Ex. M. le Garde des Sceaux en date du 2 septembre 1831.

Monsieur le Ministre,
Nous recevons à l'instant la lettre de Votre Excellence en date du 2 septembre 1831 : et nous nous empressons d'y répondre.
Nous sommes vivement frappés des motifs qui portent Votre Excellence à nous engager de revenir en France le plus promptement possible afin d'y reprendre nos fonctions judiciaires, en même temps que vous reconnaissez, Monsieur le Ministre, la nécessité où nous sommes d'accomplir avant notre retour la mission que nous devons à la confiance de Monsieur le Ministre de l'Intérieur.
Nous comprenons d'autant mieux le langage de Votre Excellence, qu'influencés depuis longtemps par la même considération, nous avions formé le projet de ne point attendre pour notre retour l'expiration de notre congé, et que nous étions bien décidés à limiter notre absence au temps strictement nécessaire pour l'exécution de nos travaux. Voyant aujourd'hui jusqu'à quel point les sentiments que Votre Excellence nous exprime s'accordent avec les nôtres, nous allons redoubler d'efforts et d'activité pour terminer aussi vite que possible ce qui nous reste à faire. Nous avions d'abord calculé que nos recherches nous retiendraient nécessairement aux Etats-Unis jusqu'au printemps prochain ; et dans cette hypothèse, de retour en France au mois de Mai, nous y arrivions encore trois mois avant le terme fixé par notre congé.
Tout en nous privant d'un trimestre sur lequel nous avions toujours compté, cet arrangement nous laissait encore assez de temps pour accomplir notre voyage sans précipitation ; et nous y trouvions de plus l'avantage de faire au printemps une traversée de mer qui pendant l'hiver est extrêmement désagréable et n'est pas toujours sans danger. Mais nous sentons que des considérations de cette nature doivent disparaître devant un intérêt plus grand ; et nous avons l'espoir d'avoir terminé tous nos travaux de manière à nous embarquer à la fin de février prochain, au risque d'essuyer le coup de vent de l'équinoxe.
Nous n'osons pas nous flatter d'avoir jusqu'à présent obtenu tout le succès qu'on se promettait de notre mission. Cependant nous avons la confiance que Votre Ex. reconnaîtra que le zèle ne nous a pas manqué et que nos recherches n'ont pas toujours été sans utilité.
Vous nous exprimez le désir, Monsieur le Ministre, que nous vous adressions dès à présent quelques-uns des résultats de nos travaux. Nous allons de suite satisfaire le vou de Votre Ex. : nous n'avons qu'un regret, c'est de ne pas l'avoir prévenu.
A la vérité il nous était permis de penser que Votre Excellence aurait, par une autre voie, connaissance de nos travaux. Depuis notre départ, nous n'avons jamais omis de rendre compte à Monsieur le Ministre de l'Intérieur des observations les plus importantes que nous avons recueillies ; et en lui adressant nos rapports, nous lui disions que nous serions heureux qu'il jugeât convenable de les communiquer à son Ex. M. le Garde des Sceaux. Nous concevons bien du reste, qu'absorbé par des intérêts politiques d'une autre nature, M. le Ministre de l'Intérieur ait perdu de vue cet objet. Quoiqu'il en soit, puisque Votre Excellence s'intéresse assez à nos travaux pour nous exprimer le désir qu'elle a de les connaître, nous nous félicitons beaucoup d'avoir à vous en faire nous-mêmes l'exposé, et nous regretterions aujourd'hui toutes les communications indirectes que vous auriez pu recevoir à cet égard.

En commençant ce rapport, nous éprouvons un embarras que Votre Excellence comprendra facilement.
Des résultats matériels, des chiffres, et quelques états statistiques feraient mal connaître à Votre Ex. la nature de nos recherches ; et d'un autre côté, pour que le développement de nos observations fut entier, nous n'aurions pas trop d'un volume. Nous devons faire tous nos efforts pour offrir à Votre Ex. un rapport qui soit assez long pour présenter une déduction d'idées, logique et rationnelle ; et qui cependant n'atteigne point l'étendue d'un ouvrage complet. Si nous ne pouvons arriver au but que nous nous proposons, Votre Ex. appréciera du moins nos efforts, et nous tiendra compte sans doute des difficultés que nous avions à vaincre.

Le système pénitentiaire dont nous sommes venus examiner les différentes applications aux Etats-Unis, doit se proposer deux fins ; la première, d'empêcher les détenus de devenir plus mauvais dans la prison ; 2°, de les rendre meilleurs. C'est sous ce point de vue que nous examinerons les divers établissements existants aux Etats-Unis, les principes de leur organisation, et les effets qu'ils produisent ; ces établissements sont de différentes nature. Ceux qui d'abord appellent notre attention avant tous les autres sont les Maisons de Refuge, destinées à recevoir les enfants qui se trouvent sans famille et sans moyens d'existence, ou bien encore les jeunes condamnés qui à raison de leur âge donnent des espérances de réforme, et qui ne pourraient, sans de graves inconvénients, être jetés dans une prison.
Après les maisons de refuge se placent naturellement les maisons d'arrêt destinées à recevoir les prévenus arrêtés ; ils ne sont pas condamnés ; ils sont dès lors présumés innocents et ne peuvent par conséquent être confondus avec les coupables.

Sous le titre "maisons d'arrêt" se range indirectement ce qui concerne les détenus pour dette, dont la situation n'a rien de commun avec les condamnés en matière criminelle.
Après les prévenus, l'ordre des idées conduit naturellement aux condamnés, qui, d'après les lois des Etats-Unis, peuvent être placés dans deux catégories : ceux qui sont condamnés à un court emprisonnement, par exemple n'excédant pas une année ; et les individus condamnés depuis un an de prison jusqu'à un emprisonnement perpétuel. La législation des divers Etats que nous avons vus jusqu'à présent n'admet pas comme la nôtre des emprisonnements de différentes natures, tels que l'emprisonnement correctionnel de notre code pénal, la réclusion infamante et les travaux forcés. La seule distinction établie entre tel emprisonnement et tel autre est que celui qui est court, par exemple, l'emprisonnement qui n'excède pas une année, ne se subit pas dans la même prison qu'un emprisonnement plus long. Il y a ici en conséquence une prison pour les condamnés à une courte peine, et une autre prison pour ceux dont la peine est plus longue. Nous aurons donc passé en revue tous les établissements des Etats-Unis se rattachant au système pénitentiaire, lorsque nous aurons examiné les maisons de refuge, les maisons d'arrêt, les prisons pour les condamnés au-dessous d'un an et celles pour les condamnés à un emprisonnement excédant une année.

[en marge : "Maisons de refuge"]

Les maisons de refuge aux Etats-Unis sont peut-être de tous les établissements pénitentiaires ceux dont l'utilité est la plus incontestable. S'il est vrai que rien n'est plus difficile que de régénérer l'âme d'un scélérat endurci dans le crime, on conçoit également qu'il est plus aisé de ramener à de bons sentiments celui qui s'est égaré dans un âge encore tendre. Une maison de refuge n'est point une prison : c'est plutôt une école ; son objet n'est point de punir, mais seulement de corriger. Parmi les individus admis dans les maisons de refuge, un grand nombre n'ont été ni prévenus d'un délit ni condamnés ; leur seul crime est d'être pauvre et malheureux. On ne doit donc pas les traiter comme des coupables ; il faut leur donner un asile et non les soumettre au régime d'un pénitencier. Le condamné apporte dans la prison un crime à expier ; l'enfant envoyé au refuge n'y apporte le plus souvent que son malheur. Il faut donc que celui-ci ne trouve au refuge que la réparation de son infortune, tandis que le premier subit dans la prison le châtiment dû à son forfait.
Il résulte de cette distinction que le régime d'une maison de refuge ne doit avoir aucune ressemblance avec celui d'une prison. On se sent d'autant plus porté à admettre cette distinction lorsqu'on songe que le plus grand nombre des individus envoyés dans les maisons de refuge n'ont été entraînés au crime ou seulement à l'inconduite qu'en conséquence d'évènements malheureux tout à fait indépendants de leur volonté ; la maison de refuge de New-York nous a fourni la preuve de cette triste vérité. Sur 513 enfants qui y ont été reçus depuis le 1 janvier 1825 jusqu'au 1 janvier 1829, 135 avaient perdu leur père, 40 étaient privés de leur mère, 67 étaient orphelins, 51 avaient été induits à mal faire par les mauvais exemple et le défaut de soins de leurs parents. Il y en a 47 dont la mère s'était remariée.
Une maison de refuge est donc bien moins instituée pour châtier des coupables, que pour réformer des enfants dont les premiers penchants ont été mal dirigés et pour corriger les injustices de la fortune à leur égard.
Nous avons vu aux Etats-Unis deux maisons de refuge ; celle de New-York et celle de Boston.
La maison de refuge de New-York a été établie en 1825 pour les enfants des deux sexes ; elle contient 320 cellules solitaires ; 260 pour les garçons et 60 pour les filles ; il n'y a dans ce moment dans la maison que 146 garçons et 40 filles.
L'avantage de ces cellules séparées dans lesquelles les enfants passent la nuit nous paraît incontestable ; les individus envoyés au refuge ne sont pas sans doute assez avancés dans le crime pour que leur réforme soit très difficile à opérer ; cependant ils sont déjà assez corrompus pour les communications qui s'établissent entre eux soient dangereuses.
Cette séparation des enfants pendant la nuit nous paraît un point capital et l'un des éléments principaux dont le système se compose. Pendant le jour leur temps se partage entre des occupations intellectuelles et des travaux matériels. Ils reçoivent tous les enseignements élémentaires que donne l'instruction primaire et apprennent un métier utile dont l'exercice leur fournira un jour dans la société des moyens d'existence.
Si nous n'étions dans la nécessité de restreindre cet exposé, nous développerions ici tout le système sur lequel la maison de refuge de New-York est établie ; nous dirions comment elle s'est formée ; de quelle manière elle a dû son origine à des associations charitables qui continuent à la diriger ; à quelles règles administratives elle est soumise ; quels principes disciplinaires y sont en vigueur ; quelle part le gouvernement prend à son administration ; quelles ont été les dépenses de la construction première et quels sont les frais annuels d'entretien ; enfin nous signalerions tout à la fois ce qui dans cet établissement nous paraît digne d'imitation et ce qui nous semble devoir être évité. Mais nous dépasserions sans doute le but qu'en ce moment nous nous proposons ; et nous pensons qu'à cet égard, il nous suffit d'indiquer en termes généraux les résultats qui ont été obtenus.

Ces résultats se trouvent constatés aussi bien que possible dans un registre tenu par le surintendant de la maison de refuge qui prend note de la conduite de chaque enfant remis dans la maison et qui, lorsque les jeunes délinquants rentrent dans la société, ne les perd pas de vue, les suit partout, entretient avec eux ou avec les personnes qui les connaissent une correspondance exacte, de telle sorte qu'il sait positivement quelle a été sur les enfants l'influence de la maison de refuge.

Nous avons compulsé ce registre ; nous avons lu depuis le premier jusqu'au dernier article ; nous en avons fait une analyse complète ; et il résulte de nos recherches que sur 513 enfants admis au refuge depuis le 1er janvier 1825 jusqu'au premier janvier 1829, 174 se sont bien conduits lors de leur rentrée dans la société, 27 donnent des espérances de réforme sans qu'il soit cependant possible d'y compter, 96 ont repris de mauvaises habitudes ; la conduite des autres a été douteuse ou est demeurée inconnue. Nous ne disons rien des délinquants entrés au refuge depuis 1829 parce que les uns y sont encore et les autres en sont sortis depuis si peu de temps qu'il n'y a aucune conséquence à tirer de leur bonne ou de leur mauvaise conduite. Toutes les personnes qui par leur expérience et leur sagesse nous paraissent mériter le plus de confiance s'accordent à dire qu'on ne doit point envoyer dans les maisons de refuge des garçons âgés de plus 16 ans et des filles qui en aient plus de 15. Au-dessus de cet âge, les délinquants ne peuvent être sans inconvénients confondus avec ceux qui sont plus jeunes ; et d'ailleurs ils ont atteint en général un degré de corruption qui demande pour être guéri un régime plus sévère que celui d'une maison de refuge.
Il a été aussi remarqué que les jeunes délinquants dont l'ivrognerie est le vice principal sont ceux qu'ont réforme le plus difficilement ; chez les filles se sont les habitudes de débauche qu'il est presque impossible de corriger. En somme, la maison de refuge de New-York nous paraît un excellent établissement. Celui de Boston que nous avons visité plus tard est remarquable sous d'autres rapports. Etablie depuis une année seulement, elle ne contient que 90 enfants ; elle n'est point construite de manière à permettre la séparation des enfants pendant la nuit. Malgré ce vice qui nous paraît grave, nous sommes très portés à croire que la maison de refuge de Boston sera plus féconde encore en bons effets que celle de New-York ; un ordre admirable y règne ; les enfants y paraissent non seulement soumis de fait à la discipline, mais ils ont l'air heureux d'en suivre les règles ; ils les observent non comme une loi pénible à suivre, mais comme un devoir dont l'accomplissement leur cause une véritable satisfaction. Ils apprennent à travailler et à gagner leur vie par l'exercice d'une profession ; mais on s'occupe surtout de former leur esprit et leur cour.
L'instruction morale et religieuse est poussée bien plus loin à Boston qu'à New-York. La remise des enfants dans les mêmes chambres pendant la nuit a peu d'inconvénients et n'en a peut-être aucun, parce qu'il y a à la tête de l'établissement un homme à la vigilance duquel rien n'échappe. Mr. Wells, directeur de la maison de refuge, veille sans cesse sur les jeunes gens dont la garde lui est confiée comme un père veillerait sur ses enfants. Cet homme remarquable par son esprit et ses connaissances a voué toute son existence à l'ouvre philanthropique de la régénération des jeunes délinquants ; aussi ne les perd-il pas de vue un seul instant ; il est toujours au milieu d'eux ; il dirige leurs travaux de tout genre ; il prend part à leurs divertissements et il est aisé de voir par la nature de ses relations avec eux que s'il les traite comme ses enfants, ceux-ci l'aiment et le respectent comme leur père.
La maison de Boston est établie depuis trop peu de temps pour qu'on sache positivement quels sont ses résultats quant à la réforme. Il nous semble probable que ces résultats répondront aux espérances qu'on en a conçues et dépasseront peut-être même les succès obtenus par l'établissement de New-York. Mais alors même que ces espérances se réaliseraient nous n'en tirerions point la conséquence que le système pratiqué à Boston est supérieur à celui de New-York. Dans cette dernière ville, le succès nous paraît être la conséquence naturelle d'un bon système ; à Boston au contraire un système vicieux réussit entre les mains d'un homme habile. Le grand mérite de toute institution sociale nous paraît être de renfermer en soi un principe de vie et d'efficacité indépendant, autant que possible, des hommes auxquels sa direction est confiée.
C'est cette considération qui, si nous avions un choix à faire entre les deux établissements dont nous venons de parler, nous ferait préférer la maison de New-York à celle de Boston. Du reste, en reconnaissant aux maisons de refuge telles qu'elles sont établies dans ce pays les avantages qu'elles possèdent, nous ne nous dissimulons pas les obstacles qui, en France, pourront en diminuer le succès.
Ce qui, dans le pays où nous sommes, garantit en général la bonne conduite des enfants sortis du refuge, ce sont les ressources qu'ils trouvent dans l'exercice de la profession qu'ils ont apprise ; ces ressources ne leur manque jamais que par un effet de leur volonté, et nous avons acquis la preuve que les enfants qui sortent des maisons de refuge n'ont pas la moindre difficulté à se placer chez des artisans ou chez des cultivateurs, où ils sont sûrs de trouver des moyens d'existence. D'où vient cette bonne volonté des habitants à se charger d'enfants contre lesquels il existe une prévention plus ou moins fâcheuse ? La cause en est dans le besoin extrême qu'on a d'ouvriers dans un pays où la main-d'ouvre est très chère et où les bras manquent au sol et à l'industrie. En serait-il de même chez nous, où le même besoin ne se fait pas sentir ? Et là où les hommes d'une réputation sans tâche trouvent à peine de l'emploi, serait-il aussi facile de procurer du travail à des individus contre lesquels un préjugé défavorable existe dans l'opinion ? Du reste, ces objections perdraient beaucoup de leur force si l'opinion publique, recevant en France une forte impulsion, était amenée au point de prendre intérêt aux établissements qui nous occupent et se montrait disposée à en favoriser le succès et la prospérité. Nous voyons ici tous les établissements de ce genre s'élever presque entièrement par l'effet de charités individuelles et à l'aide d'associations tout à fait indépendantes du gouvernement. Du reste, nous rapporterons en France tous les rapports publiés annuellement sur les maisons de refuge, les plans qui ont servi à leur construction, et tous les documents dont on pourrait avoir besoin si l'on voulait en France les prendre pour modèles. Nous aurons aussi l'occasion dans le cours de notre voyage de recueillir à ce sujet des faits importants. La maison de refuge de Philadelphie, notamment, sera l'objet d'un examen approfondi de notre part et nous devons espérer d'y trouver quelques lumières nouvelles.
Nous avons commencé le rapport par l'examen des maisons de refuge parce que ce sont les établissements où viennent se redresser les premières erreurs de l'homme débutant dans la carrière du crime, des écarts de la jeunesse et de l'inexpérience. L'ordre naturel des idées nous conduit aux fautes d'un âge plus avancé, mais avant de parler de ceux qui sont renfermés dans une prison par suite d'une condamnation, il faut s'occuper de ceux qui, avant même d'être jugés, sont privés de leur liberté par mesure de précaution.
Si les hommes qui ont établi en Amérique le système pénitentiaire avaient obéi aux règles strictes de la logique et de la raison, ils auraient travaillé à l'édification de bonnes prisons pour les prévenus avant d'en faire de telles pour les condamnés. En effet, s'il importe de réformer des coupables, et par conséquent de soumettre à un régime salutaire ceux que les tribunaux ont condamnés, il est bien plus important encore que des innocents (et les prévenus le sont peut-être) ne soient point corrompus dans la prison.
Cependant, nous sommes forcés de le reconnaître, dans ce pays où comme nous le verrons tout à l'heure, les prisons destinées aux condamnés ont été l'objet d'une si grande amélioration, on n'a rien fait pour les maisons d'arrêt destinées à recevoir les inculpés et les prévenus.
Lorsque nous avons visité à New-York la prison de Bridewell (maison d'arrêt) nous y avons trouvé 80 prévenus. On ne peut rien imaginer de plus défectueux que le système de détention auquel ils sont soumis. Nous en avons vu jusqu'à 50 réunis dans le même appartement. Vieillards, enfants, sont confondus sans qu'aucune classification ne sépare les plus corrompus de ceux qui le sont moins. On ne tient aucun compte de la différence des crimes qui ont donné lieu à l'arrestation. Tous les détenus rassemblés dans une chambre commune causent librement entre eux sans que personne gêne leurs entretiens. Ils n'ont du reste pas un lit, pas une chaise, pas une planche sur lesquels ils puissent reposer leurs têtes et il n'existe aucune cour dans laquelle ils puissent se retirer pour échapper à l'air malsain que produit une pareille réunion.
Toutes les maisons d'arrêt que nous avons vues ailleurs ne présentent pas sans doute les mêmes vices poussés à cet excès ; mais nous pouvons du moins dire que dans aucune d'elles les prévenus ne sont ni séparés ni classés, ni soumis à aucune discipline propre à les garantir d'une contagion mutuelle.
Il y a évidemment ici une inconséquence grave ; on fait en Amérique des efforts prodigieux pour réformer dans les prisons centrales des condamnés qu'on laisse, comme prévenus, se dépraver librement dans les prisons d'arrêt. On corrompt d'abord sauf ensuite à purifier. Bien plus, le prévenu n'est pas toujours condamné ; comment tolérer qu'il soit exposé à trouver dans la prison une corruption qu'il n'y a pas apportée ? Il y a donc sur ce point une véritable lacune dans le système pénitentiaire des Etats-Unis.
Le même vice se rencontre dans les établissements destinés à recevoir les individus condamnés à une courte peine d'emprisonnement. Tandis que les condamnés pour de grands crimes attirent exclusivement l'attention, reçoivent tous les bienfaits de l'instruction morale et religieuse, et sont environnés de tous les soins de la philanthropie, les condamnés à une moindre peine, c'est à dire ceux qui ne se sont rendus coupables que de légères infractions, sont entièrement abandonnés et ne paraissent exciter aucun intérêt : dans la plus grande partie de l'état de New-York, dans le Massachusset, dans les Etats du Maine, du Vermont, du New-Hampshire et dans le Connecticut que nous venons de parcourir, toutes les prisons de second ordre ne sont l'objet d'aucune réforme.
Il y a cependant sur ce point dans l'Etat de New-York une amélioration importante qui, sans doute, ne tardera pas à amener un meilleur ordre de choses. Le pénitencier de Blackwell-Island, spécial au comté de New-York, a été construit uniquement pour recevoir les condamnés à de courts emprisonnements : et la construction de ce pénitencier est telle que les détenus qui y sont renfermés pourraient facilement être soumis à la même discipline que les individus placés dans les meilleurs pénitenciers d'Amérique. Il contient 500 cellules solitaires et il ne manquerait rien à cet établissement si ceux qui le dirigent empêchaient les détenus de communiquer entre eux pendant le jour, ainsi qu'il serait facile de le faire ; mais il n'en est pas ainsi : on y laisse les détenus causer entre eux pendant leurs travaux, et leur isolement pendant la nuit perd ainsi beaucoup de son prix . Du reste, c'est un mal auquel il serait facile d'apporter remède ; le pénitencier par lui-même est bon, et la faute appartient toute entière aux hommes chargés de son administration.
Au premier abord, il semble difficile de s'expliquer l'indifférence qui s'attachent aux maisons d'arrêt où sont renfermés les prévenus et à celle qui contiennent les condamnés correctionnellement. Il semble en effet que les hommes dont la corruption est complète, méritent moins d'exciter l'intérêt de la société que ceux qui sont tout à fait purs, ou les individus qui n'ont qu'une légère souillure ; négliger les condamnés correctionnellement pour ne s'occuper que des grands criminels, c'est comme si dans un hôpital on ne soignait que les plus malades, et si pour guérir des individus peut-être incurables, on laissait dépourvus de soins tous ceux qu'ont peut facilement rendre à la santé. Mais l'expérience nous apprend sans cesse que les sociétés, de même que les individus, se laissent gouverner bien plus par leurs passions momentanées que par les principes immuables de la raison. Il y a dans le cœur de tous les hommes une tendance naturelle à remédier aux maux dont ils sont le plus vivement frappés. La corruption qui régnait dans les maisons centrales était arrivée à son comble ; c'était le côté le plus hideux d'un mal qui existait ailleurs, mais avec moins de force. Les prisons centrales ont dès lors attiré toute l'attention. D'autres causes particulières à l'état social de l'Amérique concourent à expliquer une si choquante anomalie.
Dans un gouvernement populaire dont les agents changent sans cesse par l'effet du mouvement perpétuel de la démocratie, il y a peu de suite dans les projets, peu d'harmonie dans les résolutions, on voit dans les localités de puissants efforts individuels ; mais il y manque de l'ensemble. Dans un pays où il n'y a pas de pouvoir central, on ne saurait s'attendre à trouver une marche constante et uniforme. Les grandes prisons appartiennent à l'Etat ; les autres sont dirigées par le comté ou la cité dont elles dépendent ; on conçoit dès lors qu'il n'y ait point simultanéité d'action de la part de trois corps indépendants les uns des autres.

Il nous reste à faire connaître à votre Excellence la situation des prisons centrales en Amérique. C'est ici que vous verrez, Monsieur le Ministre, le système pénitentiaire des Etats-Unis se montrer dans tout son état. Nous avons déjà visité les pénitenciers de Sing-Sing et d'Auburn, dans l'Etat de New-York ; celui de Boston dans le Massachussets, et le pénitencier de Wethersfield dans le Connecticut. Il y a mille détenus à Sing-Sing. Auburn en contient 650 ; Boston 250 ; et le pénitencier de Wethersfield, 200. Ces quatre établissements ont tous des principes communs ; mais chacun d'eux a des traits particuliers qui le font facilement distinguer des autres. Les principes communs à ces prisons sont : 1°. L'emprisonnement solitaire pendant la nuit. 2°. Le travail commun pendant le jour et en silence. 3°. L'instruction morale et religieuse.
L'expérience apprend que toute communication des détenus entre eux est une source de corruption : tous les efforts de la discipline américaine tendent donc à les isoler. Pénétrés de cette idée que tout contact des détenus entre eux est funeste, des Philosophes ont pensé qu'il fallait les plonger dans des cellules solitaires, sans les en laisser sortir pendant toute la durée de leur peine. Ce système est suivi à Philadelphie. Ne l'ayant point encore vu pratiquer, nous ne saurions l'apprécier à sa valeur. Nous savons seulement que dans l'Etat de New-York où il n'est pas adopté, on lui reproche de graves inconvénients, celui entre autres de jeter les condamnés dans le désespoir et d'altérer leur raison quand il ne détruit pas leur vie. On lui attribue encore un autre défaut ; ce système est, dit-on, très dispendieux. Il est nécessaire de donner une certaine étendue à une cellule où le condamné passe le jour et la nuit et dans laquelle il travaille. D'un autre côté, le travail de condamnés restant tout le jour dans des cellules solitaires ne saurait être très productif, parce qu'il n'y a qu'un très petit nombre de professions qui soient de nature à s'exercer facilement dans un espace aussi étroit qu'une cellule. Dans les pénitenciers de Sing-Sing, d'Auburn, de Boston et de Wethersfield, on a voulu éviter ce mal. On a pensé que la solitude pendant la nuit devait être absolue ; mais que si on faisait travailler en commun les détenus pendant le jour en leur interdisant toute espèce de communication morale, on conserverait tous les avantages de l'isolement, sans souffrir aucun de ses inconvénients. Le silence est donc la base fondamentale du système. Le travail se combine avec le silence pour le maintien de la discipline, il offre un aliment perpétuel à l'activité des détenus. Il les fatigue et les rend plus faciles à dompter, en même temps qu'il leur donne des habitudes d'ordre et de régularité. L'instruction morale et religieuse a aussi son influence sur les détenus. Chaque condamné possède un exemplaire de la Bible qui lui est fournie par le gouvernement. Chaque fois qu'il rentre dans sa cellule solitaire, il se trouve en face de ce livre auquel il demande des consolations comme au seul ami qui lui reste. Il y a tous les dimanches une école consacrée à l'instruction des détenus qui ne savent point lire. Cette école est volontaire ; cependant un grand nombre de condamnés la suivent assidûment et y font de rapides progrès. Ils réussissent parce qu'ils font ce travail volontairement et ils préfèrent ce travail à l'oisiveté, parce que pendant une semaine ils ont vécu dans l'isolement et subi toutes les privations qu'entraînent un silence absolu. L'étude de l'école qui leur permet de violer cette loi sévère est pour eux un véritable bienfait ; et comme ils sont sans cesse soumis au travail matériel le plus pénible, ils sentent vivement le charme des communications morales. C'est la même raison qui les rend si attentifs aux exhortations religieuses que leur adresse tous les dimanche un Ministre du culte.
Le silence, le travail, l'instruction sont donc les trois éléments constitutifs du système pénitentiaire aux Etats-Unis ; et les divers établissements qui nous occupent n'ont à cet égard qu'un seul et même principe.
Mais comment l'ordre introduit dans la prison doit-il être maintenu ? Quelle est la sanction des règles qui sont mises en vigueur ? En un mot, quels sont les châtiments dont on doit user pour le soutien de la discipline ? C'est sur ce point que les prisons de Sing-Sing, d'Auburn, Boston et Wethersfield ont adopté des systèmes différents.
A Sing-Sing et à Auburn, la seule punition disciplinaire qui soit en usage et celle des coups de fouet. Nous n'avons pas été peu surpris lorsque nous avons reconnu que l'ordre établi dans les deux prisons reposait presque exclusivement sur l'application quotidienne de ce châtiment rigoureux. Nous ne connaissions les prisons d'Amérique que par quelques ouvrages publiés en France sur le système pénitentiaire et dans lesquels on représente la discipline dans les prisons d'Amérique comme étant fondée toute entière sur des principes d'influence morale. A Sing-Sing il est rare qu'un seul jour se passe sans que des châtiments corporels soient infligés aux détenus pour contravention à la discipline. Cette excessive sévérité s'explique jusqu'à un certain point par la nature même des choses : les détenus de Sing-Sing, au nombre de mille, sont occupés à bâtir eux-mêmes la prison qui doit les renfermer. On conçoit combien un travail de ce genre rend la discipline difficile à maintenir ; les carrières dont ils tirent de la pierre, les ateliers dans lesquels ils la taillent, sont en dehors des murs de la prison. Les condamnés travaillent donc en liberté ; aucune chaîne ne charge ni leurs mains ni leurs pieds ; un très petit nombre de gardiens ont le soin de leur surveillance ; il leur serait donc très facile de violer la loi du silence, de briser tous les liens de la discipline, d'attenter à la vie des gardiens et de recouvrer enfin leur entière liberté, s'ils n'étaient incessamment sous l'influence du terrible châtiment qui les menace et qui est comme suspendu sur leur tête, prêt à les frapper en cas de la plus légère infraction.
La même rigueur n'est point déployée dans la prison d'Auburn, où il ne paraît point nécessaire d'en faire usage ; on y applique souvent des châtiments corporels, mais on ne les prodigue pas comme à Sing-Sing. Dans cette dernière prison, la discipline ne se maintient qu'au moyen d'un tour de force toujours renaissant. A Auburn au contraire où les détenus travaillent environnés de hautes murailles, l'ordre établi ne saurait être aisément troublé ; et le système, une fois mis en vigueur, y suit tout naturellement son cours. Sing-Sing se trouve dans une situation accidentelle, qui cessera d'exister, quand la prison sera entièrement bâtie. A Auburn au contraire, les détenus sont employés à une foule de travaux de différente nature ; et cette prison offre l'aspect d'une vaste manufacture habilement organisée, et dont l'ordre parfait semble garantir la durée.
La prison de Boston dans le Massachussets, qui n'est établie que depuis un très petit nombre d'années, a entièrement adopté le plan d'Auburn et les principes disciplinaires par lesquels cette dernière prison est dirigée. Le pénitencier de Wethersfield dans le Connecticut a, sur ce point, introduit un système différent et qui mérite d'être expliqué : dans cette prison on ne repousse pas le principe des châtiments corporels ; seulement on en évite le plus qu'on peut l'application. On reconnaît que dans certains cas, des moyens d'influence morale seraient insuffisants pour gouverner les détenus et qu'une punition matérielle est nécessaire pour les dompter ; mais on a recours à cette rigueur que lorsqu'il est bien constaté que toute autre voie plus douce a été inutilement tentée ; et on ne frappe un détenu qu'à la dernière extrémité. Voici quelle est ordinairement la série des degrés par lesquels passe un détenu rebelle à la discipline, avant d'arriver au châtiment des coups.
Un condamné refuse-t-il de se soumettre à l'ordre établi, soit à la loi du silence soit à celle du travail, on le fait sortir des ateliers communs et on le met dans sa cellule ; selon la gravité de son infraction, on lui laisse quelque lumière ; ou on l'en prive entièrement. Ce premier châtiment est-il insuffisant pour vaincre son opiniâtreté ? On diminue sa ration de nourriture. Et s'il persiste dans le mal, on le met au pain et à l'eau. Si on en croit les employés de la prison, rien n'est plus rare que la nécessité d'infliger ces diverses peines de discipline dans toute leur rigueur. Les condamnés considèrent l'emprisonnement solitaire sans aucune communication, même pendant le jour, comme un châtiment affreux, et à peine l'ont-ils subi quelques moments, qu'ils demandent avec instance la faveur de reprendre leurs travaux. Ce n'est que dans un très petit nombre de cas, et qui forment réellement des exceptions, qu'il se rencontre des caractères difficiles dont on n'obtient la soumission qu'à force de rigueur. Pour ces derniers eux-mêmes, on ne se montre point prodigue de sévérités inutiles ; et avant de leur infliger la peine du fouet, on essaie tous les moyens de corrections capables de les dompter. Lorsque la privation partielle de nourriture n'a point produit cet effet, on suspend à leurs pieds des fers pesants ou bien on leur ôte leur lit, et si toutes ces tentatives demeurent sans succès, si le détenu se montre tout à la fois sourd aux exhortations du directeur et du chapelain, c'est alors qu'il est indispensable de chercher dans l'usage du fouet un moyen plus efficace de soumission. Mr. Pilsbury, gardien en chef de la prison, nous a dit que, depuis trois ans qu'il est à la tête de l'établissement, il n'a été forcé qu'une seule fois de recourir à ce châtiment. Il est à remarquer que lui seul est investi du droit de l'infliger ; à Sing-Sing tous les gardiens inférieurs jouissent à cet égard d'un pouvoir discrétionnaire ; à Auburn et à Boston, ils ont également un pouvoir très étendu, quoique limité. A Wethersfield, au contraire, ils n'ont en aucun cas le pouvoir de punir les détenus. Ce droit appartient exclusivement au gardien en chef auquel tous ses subordonnés doivent en référer, chaque fois qu'ils constatent une infraction à la discipline.
Le système disciplinaire d'Auburn et de Boston nous paraît, en tous points, préférable à celui de Sing-Sing ; mais peut-être Wethersfield doit-il l'emporter sur les trois autres : son grand mérite à nos yeux est d'obtenir par les moyens les plus doux des résultats que les autres ne doivent qu'à des châtiments plus ou moins sévères ; non que nous professions cette doctrine soutenue par des Philosophes que l'usage des coups est contraire à l'humanité, et que la société n'a pas le droit d'infliger un pareil châtiment. Nous pensons que si l'emploi d'un tel moyen d'ordre est indispensable pour maintenir dans les prisons une bonne discipline, on ne doit pas hésiter à l'adopter ; nous ajoutons même que dans l'opinion des hommes pratiques que nous avons vus dans ce pays, il serait impossible de gouverner Auburn ou Sing-Sing sans le secours fréquents des châtiments corporels. Nous avons vu à Syracuse Mr. Elam Lynds, qui est considéré dans ce pays-ci comme le père du système pénitentiaire ; cet homme, qui joint à une grande connaissance de la société un caractère d'une incroyable énergie, prétend que ce serait poursuivre une chimère que de vouloir diriger un pénitencier un peu considérable sans avoir le fouet pour auxiliaire. Nous avouons donc que la question nous paraît difficile à décider ; mais nous nous bornons à dire que le pénitencier de Wethersfield serait le meilleur modèle à imiter, si l'on reconnaissait un jour que la discipline tempérée qui y est mise en pratique peut, même dans les plus grandes prisons, remplacer utilement les châtiments les plus rigoureux.
Tels sont, Monsieur le Ministre, les principes selon lesquels sont gouvernés les prisons les plus remarquables que nous ayons vues aux Etats-Unis. Ces principes renferment sans doute en eux-mêmes une véritable efficacité ; cependant on ne peut pas se dissimuler que le caractère et la capacité des hommes qui sont chargés de leur direction ont une grande influence sur les établissements eux-mêmes. Dans un pays où, depuis longtemps, tout ce qui tient à la réforme des condamnés a excité un grand mouvement intellectuel ; dans lequel, par suite de l'influence des idées religieuses, beaucoup d'âmes tendres et d'esprits ardents cherchent dans les maux de la société un aliment à leur activité morale et à leur sensibilité ; dans un tel pays disons-nous, les fonctions de directeur d'une prison sont en honneur. Et nous les voyons confiées ici aux hommes les plus distingués par leurs talents et par leur position sociale. C'est ainsi que Mr. Elam Lynds, après avoir servi comme capitaine dans l'armée des Etats-Unis, était devenu directeur du pénitencier de Sing-Sing. Mr. Pawers, après avoir rempli les fonctions de juge avec distinction, ne croit pas déroger, en se chargeant de l'administration de la prison d'Auburn ; aujourd'hui encore, nous voyons à la tête du pénitencier de Boston Mr. Austin, ancien capitaine de vaisseau. Mr. Wilsie à Sing-Sing, Mr. Pilsbury à Wethersfield sont également remarquables par leurs talents et leur capacité ; enfin Mr. Hart, surintendant de la maison de refuge et notamment M. Wells, directeur de la maison de refuge à Boston sont au nombre des hommes les plus distingués que nous ayons rencontrés aux Etats-Unis.
Sera-t-il facile de trouver de pareils hommes en France, où jusqu'à présent les fonctions de directeur d'une prison se sont bornées à fermer des portes et des verrous ? Et n'est-il pas à craindre que les évènements politiques qui se succèdent chaque jour n'absorbent toutes les facultés intellectuelles des hommes qui, en l'absence de ces grandes questions chercheraient dans un autre ordre d'idées et de faits, un intérêt et des émotions ? Nous venons de voir suivant quels principes les pénitenciers d'Amérique sont gouvernés ; nous devons maintenant examiner si le système conduit au double but qu'on se propose : savoir, de prévenir la corruption et d'opérer la réforme. Il est d'abord certain que le premier but est atteint : en effet, avec l'enfermement solitaire pendant la nuit et le silence absolu des détenus pendant le jour, il n'y a pas de contagion possible. C'est, il faut le dire, le résultat le plus clair du système pénitentiaire ; et certes, il n'est point à dédaigner. Chez nous, tous les grands crimes ont été, avant d'être commis, élaborés en quelque sorte dans les prisons, et délibérés dans les sociétés de malfaiteurs réunis. C'est un fait désormais incontestable, que les condamnés sortent toujours plus mauvais des prisons qu'ils n'étaient en y entrant. Et telle est la funeste influence des êtres corrompus sur ceux qui les entourent, qu'il suffit dans une prison de la présence d'un grand scélérat, pour que tous les détenus qui le voient et l'entendent, se modèlent sur lui et lui empruntent peu de temps ses vices et son immoralité. Rien sans doute n'est plus funeste à la société que cet enseignement mutuel des prisons : et il est bien certain qu'on doit chez nous à cette déplorable contagion une population spéciale de malfaiteurs, qui devient chaque jour plus nombreuse et plus menaçante. Le système pénitentiaire établi aux Etats-Unis nous paraît de nature à remédier à ce mal de la manière la plus efficace.
Mais a-t-il autant de pouvoir pour espérer la réforme morale des détenus que pour empêcher leur corruption ? Cette seconde question nous semble beaucoup plus difficile à résoudre que la première.
Il y a ici comme en Europe, des hommes estimables dont l'esprit se nourrit de rêveries philosophiques et dont l'extrême sensibilité a besoin d'illusions. Ces hommes , pour lesquels la philanthropie est devenue un besoin, trouvent dans le système pénitentiaire un aliment à cette passion généreuse. Prenant leur point de départ dans des abstractions, qui s'écartent plus ou moins de la réalité, ils considèrent l'homme, quelqu'avancé qu'il soit dans le crime, comme susceptible d'être toujours ramené à la vertu. Ils pensent que l'être le plus infâme peut, dans tous les cas, recouvrer le sentiment de l'honneur ; et poursuivant les conséquences de cette opinion, ils entrevoient une époque, où, tous les criminels étant radicalement réformés, les prisons se videront entièrement et la justice n'aura plus de crimes à punir. D'autres, peut-être sans avoir la même conviction, marchent cependant dans la même voie. Ils se sont toujours occupés de prison, c'est le sujet auquel se rapportent les travaux de toute leur vie. La philanthropie est devenue pour eux une sorte de profession et ils ont la monomanie du système pénitentiaire, qui leur semble le remède applicable à tous les maux de la société.
Nous croyons que les uns et les autres s'abusent étrangement sur les mérites de cette institution humaine ; nous avons eu mille entretiens avec les personnes qui, vivant sans cesse au milieu des détenus, connaissent le mieux le fond de leur âme. Et tous, excepté un très petit nombre, ne croient point à cette réforme radicale de l'homme dépravé. Il en existe sans doute quelques exemples ; mais ce sont des accidents bien plutôt que la conséquence naturelle du système. Toutefois, les plus incrédules dans cette matière croient à l'existence d'une réforme d'un autre genre, qui sans être aussi profonde et aussi complète, n'en a pas moins son prix et son importance. Ainsi, on ne doute point que les habitudes d'ordre auxquelles est soumis un détenu pendant un certain nombre d'années, n'influent beaucoup sur sa conduite morale lors de sa rentrée dans la société. L'obligation d'un travail constant, la nécessité d'obéir chaque jour à des règles inflexibles, la loi du silence à laquelle il faut se soumettre, toutes les circonstances qui accompagnent ce régime sévère, sont de nature à produire sur l'esprit du condamné une vive impression. Peut-être ne sera-t-il pas, pendant sa détention, devenu un honnête homme ; mais il aura contracté des habitudes honnêtes ; peut-être, au fond de son âme, ne sentira-t-il pas un grand respect pour les lois de la morale ; mais il se montrera obéissant aux lois de la société ; et c'est tout ce que la justice peut lui demander.
Envisagée sous ce point de vue, la réforme nous semble devoir être très fréquemment obtenue à l'aide du système pénitentiaire établi dans ce pays. Autant que nous avons pu en juger par les documents que nous avons consultés, ce système a déjà eu pour effet de diminuer sensiblement le nombre des récidives. Nous ne parlerons pas de ses résultats à Boston, où il est établi depuis trop peu de temps pour qu'on puisse les apprécier maintenant. Mais si l'on examine les registres d'écrou des prisons de Sing-Sing, d'Auburn et de Wethersfield, on verra que depuis que le nouveau système a été introduit dans ces établissements, le nombre des condamnés en récidive a toujours été en diminuant. Le système pénitentiaire n'a été mis en vigueur à Sing-Sing qu'en 1828 ; avant cette époque, le terme moyen des récidives était 20 à 30 : depuis 1828, il a été seulement de 9 à 10.
A Auburn, où le système pénitentiaire est en vigueur depuis 1817, le nombre des condamnés en récidive, pendant chaque année, a varié sans être de moindre de 4 et sans excéder 13. Dans l'ancienne prison au contraire, il variait de 20 à 30. A Auburn, on ne s'est pas borné à constater le nombre des individus qui, après avoir été renfermés dans la prison, sont tombés en récidive ; mais on a tâché de constater aussi la bonne conduite de ceux qui, n'ayant pas commis de nouveau crime, sont restés dans la société. Sur 160 condamnés libérés, à l'égard desquels des renseignements ont été obtenus, 112 ont tenu une bonne conduite. Les autres ont repris des habitudes mauvaises ou équivoques.
Dans le Connecticut, un changement non moins favorable s'est opéré ; l'ancienne prison était remplie de condamnés en récidive. Depuis 1826, époque de la construction du pénitencier de Wethersfield, de tous les individus qui sont sortis de la prison nouvelle, 9 seulement y ont été ramenés pour de nouveaux crimes. A ces faits, nous n'en ajouterons plus qu'un seul. La population de l'Etat de New-York, composée principalement d'étrangers, est plus vicieuse et plus corrompue que celle de l'Etat de Pennsylvanie ; aussi, la première commet-t-elle, en proportion du nombre de ses habitants, beaucoup plus de crimes que la seconde. Ceci est un fait constant. Cependant, il y a dans la Pennsylvanie plus de condamnés en récidive que dans l'Etat de New-York. Par exemple, à la fin de l'année 1830, le nombre total des condamnés en récidive dans la prison d'Auburn est de 23 sur 650, et la même année, à Philadelphie, il y a dans la prison de Walnut Street, sur 416 détenus 162 en récidive. La prison de Walnut Street n'est soumise à aucune discipline. Ainsi, dans l'Etat de New-York, où il y a un plus grand nombre de criminels, mais où les prisons sont bonnes, il y a moins de condamnés en récidive que dans la Pennsylvanie, où la population est meilleure, mais où les prisons sont mauvaises. Evidemment, le système pénitentiaire est pour quelque chose dans ces résultats.
Nous pensons donc jusqu'à présent que le système pénitentiaire que nous voyons aux Etats-Unis a une influence très salutaire. Du reste, il nous paraît douteux que le système pénitentiaire eût toujours en France d'aussi heureux effets. Un condamné libéré ne manque guère de revenir au crime, si, en sortant de prison, il se trouve sans moyen d'existence. Ici, le détenu, à l'expiration de sa peine, ne manque point d'ouvrage. Dans ce pays immense dont la plus grande partie est encore dépourvue d'habitants, il est sûr de trouver des terres à cultiver ; il peut, s'il le veut, aller s'établir dans un Etat nouveau où, entouré de gens qui ne connaissent ni son nom, ni sa vie antérieure, il commencera une existence nouvelle. La France, avec sa population serrée et son territoire limité, n'offre point les mêmes ressources. En recueillant des documents sur les prisons que nous visitons, nous avons bien soin aussi de ne pas négliger la question des frais et des dépenses ; il est important d'abord de savoir quel est le meilleur mode de construction, et en même temps, quel est le plan le plus économique.
La prison qui, jusqu'à présent, nous a paru bâtie à meilleur marché est celle de Wethersfield ; elle contient 220 cellules ; et sa construction, tous frais compris, ne revient qu'à 35 000 dollars (185,500 fr.). Cette prison est cependant fort bien construite. Elle présente toutes les garanties de sûreté et de salubrité qu'on peut désirer. Mais une économie sévère a présidé à son établissement. On peut, à cette occasion, faire une observation importante : c'est que dans le même pays, où une telle construction a été obtenue à si peu de frais, on a bâti, avec de grandes dépenses, des prisons de même nature. Il y a des Etats où l'énormité des frais a presque découragé les partisans du système pénitentiaire. Et cependant ces frais n'eussent point été exorbitants, si les travaux eussent été dirigés avec sagesse. C'est un exemple qui ne devra point être perdu pour nous, si le gouvernement introduit en France le système pénitentiaire. Du reste, nous rapporterons au gouvernement tous les plans qui pourront faciliter l'imitation des établissements dont il s'agit. En exposant à votre Excellence les heureux effets du système pénitentiaire aux Etats-Unis, nous avons passé sous silence un de ses avantages matériels, qui cependant mérite d'être mentionné. Chez nous, l'entretien des prisons est, pour l'Etat une dépense assez considérable. Il y a quelques années, il en était de même aux Etats-Unis. Le nouveau système pénitentiaire a opéré, à cet égard, une révolution complète. Il résulte de l'état de compte de la prison d'Auburn, à la fin de l'année 1830, que les revenus de la prison, provenant du travail des détenus ont excédé les dépenses.
On prévoit déjà le temps où, la prison de Sing-Sing étant entièrement bâtie, le travail des détenus obtiendra le même résultat qu'à Auburn.
Dans le Connecticut, avant l'établissement de la prison nouvelle, il en coûtait à l'Etat, chaque année, 30 000, ou 40 000 francs, pour l'entretien des détenus. Depuis qu'une bonne discipline a été adoptée, et qu'on a rendu véritablement productif le travail des condamnés, la prison, au lieu de coûter à l'Etat, est devenue pour lui une source de revenu. En 1827, elle a rapporté, déduction faite des frais, 5,390 fr. 10 cent. ; l'année suivante (1828), elle a rapporté 17,113 fr. 70 cent. ; en 1829, le profit net pour l'Etat a été de 26,860 fr. 40 cent. ; enfin, en 1830, le gain de la prison, déduction faite de toutes les dépenses, s'est élevé à 41,467 fr. 20 cent.
En constatant ces résultats, nous ne nous abusons pas au point de penser qu'il fût facile en France d'en obtenir de semblables. Nous sentons très bien que les Etats-Unis se trouvent, à cet égard, dans une position bien plus favorable que celle où nous sommes. Dans ce pays, où l'Europe déverse chaque année toute une population de nouveaux habitants, il y a une telle consommation des objets manufacturés, que la fabrication peut à peine satisfaire tous les besoins ; il résulte de cet état de choses que tout ce qui se fait dans les prisons d'Amérique est d'un débit facile : c'est un avantage dont ne jouissent pas nos prisons. Quoiqu'il en soit, cette observation ne détruit pas le fait que nous avons établi : et quoique l'Amérique se trouve, à cet égard, dans une position exceptionnelle et privilégiée, il n'en est pas moins vrai qu'avant l'établissement du système pénitentiaire, l'entretien des prisons coûtait très cher à l'Etat, et qu'aujourd'hui non seulement elles ont cessé d'être une dépense, mais encore elles sont devenues une source de revenus. Quoique nous ayons déjà recueilli quelques faits important, nous avons de justes motifs de penser plus de lumières encore dans l'enquête qui nous reste à faire. Nous n'avons point encore vu Philadelphie. C'est là que le système pénitentiaire est né : et nulle part, les discussions qui se rattachent à cet objet n'excitent plus vivement l'attention et l'intérêt.
Après avoir examiné avec soin le système de Philadelphie et la maison de refuge qui se trouve en cette ville, nous nous rendrons à Pittsburg dans l'ouest de la Pennsylvanie, où l'on a adopté depuis quelques années un système d'emprisonnement solitaire sans travail qui, quoique reconnu mauvais, n'en est pas moins intéressant à observer. Nous ne négligerons aucune recherche utile ; nous visiterons tour à tour les pénitenciers de Baltimore dans le Maryland, de Richemont dans la Virginie, et celui de Washington. Nous tâchons de mettre à profit notre présence aux Etats-Unis pour nous y procurer tous les documents qui peuvent être utiles concernant l'objet de nos recherches. Nous sommes entrés en correspondance avec tous les directeurs de prison des Etats-Unis et avec les Procureurs généraux de chaque Etat. Nous aurons soin de réserver pour le mois de février notre voyage à Washington ; c'est l'époque à laquelle le Congrès s'y trouvera rassemblé ; et nous pourrons, à cette occasion, entrer en relations avec tous les hommes les plus distingués par leurs talents et leurs connaissances : nous serons sûrs d'y rencontrer le célèbre Edouard Livingston dont nous sommes assurés de recevoir le plus bienveillant accueil, puisque d'avance il nous a fait témoigner le désir qu'il éprouve de recevoir notre visite. Il nous serait impossible du reste de dire avec quel empressement et quel zèle tous les américains, soit fonctionnaires publics, soit particuliers, s'efforcent de nous procurer les documents que nous désirons ; nous sommes accueillis partout avec des démonstrations d'un véritable intérêt. Nous n'oublions pas, Monsieur le Ministre, que nous devons cette réception empressée qu'à la mission publique dont nous sommes chargés et au caractère que cette mission nous donne. Nous ne sommes pas moins bien secondés dans nos efforts par tous les agents français et notamment par M. Serrurier, Ministre de Sa Majesté aux Etats-Unis.
Depuis que nous avons commencé nos recherches sur le système pénitentiaire, nous les avons toujours accompagnées d'observations analogues sur les lois criminelles et pénales. Il y a entre les lois pénales et le système pénitentiaire une si intime liaison que la modification de l'un entraîne nécessairement le changement des autres. Pouvons-nous espérer d'avoir en France un système pénitentiaire tant que nous aurons des bagnes et des condamnés aux travaux forcés ? Comment viser à la réforme morale d'un individu sur lequel on a imprimé le signe indélébile d'une éternelle infamie ? Cette dernière réflexion fait sentir la nécessité d'abolir la marque avant de songer à établir un autre système de prisons. Enfin, on conçoit que la gravité des châtiments doit dépendre beaucoup du mode de leur exécution et de leur efficacité sur le condamné. Si une année passée dans le silence et l'isolement fait sur le détenu une impression plus vive et est plus pénible pour lui que deux ans d'emprisonnement ordinaire, on conçoit qu'il sera tout à la fois juste et sage de modérer la durée des peines en même temps qu'on aura changé la manière de les subir. D'un autre côté, à mesure que le pénitencier aura plus d'influence sur les détenus, on pourra avec moins d'inconvénients diminuer le nombre des peines capitales qui se trouvent écrites dans nos lois.
Sur ce point, l'exemple de ce qui s'est passé en Amérique depuis 40 ans mérite la plus sérieuse attention ; ce pays avait autrefois des lois pénales qu'il a successivement modifiées ; et beaucoup de crimes, jadis punis de la peine capitale, le sont aujourd'hui de peines moins sévères. Il n'est pas de recherche plus intéressante que celle qui a pour objet de reconnaître les conséquences de ces modifications. Les crimes sont-ils devenus plus ou moins fréquents depuis qu'à un châtiment rigoureux, on en a substitué un plus doux ? Cette question peut être examinée ici dans vingt Etats différents ; chacun d'eux a ses lois particulières et a acquis par conséquent une expérience qui lui est propre. Nous tâchons de constater d'abord la date des changements dont la législation a été l'objet ; puis, nous recherchons le nombre des crimes qui étaient commis dans le temps où la loi était plus sévère, ainsi que le nombre des crimes, depuis que la peine a été adoucie. Nous pensons qu'après avoir fait ce travail, sans omettre de tenir compte des changements survenus dans la population, nous aurons acquis sur une question importante des notions vraiment utiles.
Ces recherches nous semblent le complément nécessaire de nos travaux sur le système pénitentiaire ; nous eussions bien désiré de pouvoir nous y livrer sans précipitations ; mais elles seront nécessairement un peu abrégées par la nécessité de notre prompt retour. Resserrés comme nous le sommes dans l'intervalle étroit de quelques mois, nous nous trouverons dans l'impossibilité de visiter les Etats où notre enquête n'eut pas été sans utilité. Quoiqu'il en soit, nous tâcherons de mettre à profit, le mieux possible, le temps qui nous reste encore.
Nous ne nous flattons pas d'avoir accompli dignement la mission que nous devons à la confiance du gouvernement. Toutefois, nous voyons chaque jour s'accroître l'espérance que nous avons conçue de pouvoir, à notre retour, rapporter quelques observations utiles. Puisse, Monsieur le Ministre, la marche que nous avons suivie mériter votre approbation ! Le suffrage de Votre Excellence serait la douce récompense de notre zèle et de nos travaux.
Nous sommes avec un profond respect,
Monsieur le Ministre,
De Votre Excellence,
Les très humbles et très obéissants serviteurs.
A. de Tocqueville - G. de Beaumont
Wethersfield 10 novembre 1831.