Alexis de Tocqueville
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Testament d'Alexis de Tocqueville

Ceci est mon testament

Je donne et lègue la nue-propriété de tous les biens qui seront en ma possession à l'époque de ma mort (sauf l'exception indiquée ci-dessous) à mon frère Édouard.
Si mon frère Édouard meurt avant moi, je donne la nue-propriété de ce que je possède à Tocqueville (sauf toujours l'exception indiquée ci-dessous) à l'aîné de ses fils, la nue-propriété du reste devant être partagée également entre mes autres neveux et nièces.
Si à l'époque où cessera l'usufruit, mon frère Hippolyte vit encore, mon frère Édouard ou, à son défaut, ses enfants seront tenus de faire à mon frère Hippolyte une rente viagère équivalente à la moitié du revenu net de mes biens. Au cas que je meure avant ma chère et bien aimée femme, Marie Mottley, ce que je demande à Dieu de tout mon cour, je donne à celle-ci :

1° la pleine et entière propriété de tous les meubles et effets mobiliers qui m'appartiendront au jour de mon décès, à l'exception seulement des créances et rentes actives et des actions ou autres valeurs incorporelles qui m'appartiendront à la même époque ; et pour que ce legs produise tout son effet, j'entends que si ma femme a des reprises à exercer, ces reprises ne portent pas sur les objets que je lui lègue en pleine propriété, mais sur les autres valeurs de notre communauté ou de ma succession.

2° l'usufruit, sa vie durant, de tous mes immeubles et des valeurs mobilières ci-dessus indiquées, qui sont exemptées du legs en pleine propriété qui précède. J'institue, à cet effet, ma femme ma légataire universelle en usufruit et conformément à l'article 1094 du code civil, je comprends dans ce legs universel l'usufruit même de la portion dont la loi prohibe la disposition au préjudice des héritiers. Je dispense ma femme de donner caution et de faire dresser état des immeubles.
Quant aux capitaux qui seront disponibles au moment de mon décès ou qui le deviendront depuis, ma femme pourra, si bon lui semble, se concerter avec mes héritiers pour en faire l'emploi ; mais elle aura pleinement le droit, sans que mes héritiers puissent en rien s'y opposer, de choisir seule le mode de placement. Je la connais assez pour savoir qu'elle choisira le meilleur et le plus sûr pour eux comme pour elle. Le mieux, je pense, serait un placement en fonds public français inscrit au nom de ma femme pour l'usufruit et sous celui de mes héritiers pour la nue propriété, mais sur ce point je ne prescris rien, je m'en rapporte à elle. Je donne et lègue en pleine propriété à ma femme les revenus de toute sorte, échus du courrant à l'époque de mon décès, de tous les biens meubles ou immeubles dépendant de notre communauté ou nous appartenant en propre à l'un ou à l'autre. A la charge pour elle, de payer et acquitter tout ce qui à la même époque sera dû pour contribution, frais de garde et de régie, loyers, gages des domestiques, mémoires des fournisseurs, et autres dépenses qui se règlent ordinairement par année. J'implique enfin que ma femme aura la jouissance la plus large et la plus étendue de tous les immeubles contenus dans l'usufruit. Elle pourra, notamment, faire dans les bâtiments tous les changements de distribution et de destination que bon lui semblera ; faire toutes constructions nouvelles ; changer la disposition des jardins ; en faire de nouveaux ; changer les cultures et les assolements ; abattre toutes futaies, réserves, plantations et arbres épars, particulièrement, les arbres qu'il est d'usage en Normandie de laisser croître sur les haies ; disposons ainsi qu'elle avisera, des arbres ainsi abattus et sans en être comptable ; faire toutes plantations nouvelles ; passer et renouveler tous baux.
Toutes les dispositions qui précèdent ont pour but, dans ma pensée, de supprimer en quelque sorte, tous rapports d'intérêts et d'affaires entre ma femme et mes héritiers afin de ne laisser subsister, entre eux, que des rapports d'amitié et de famille. La seule formalité à remplir après mon décès sera celle d'un inventaire des pièces, actes ou renseignements constatant les valeurs mobilières ou immobilières soumises à l'usufruit de ma femme.

3° Je lègue à ma femme tous mes papiers, connaissant son grand jugement et son bon goût, je l'autorise, d'accord avec ceux de mes amis ou de mes parents qu'elle choisira, à décider s'il y a quelque chose à publier dans les manuscrits que je pourrais laisser après moi. Elle sait que mon intention est que le manuscrit intitulé : Souvenirs, ne soit publié qu'à une époque où sa publication ne puisse contrister aucun de ceux avec lesquels j'ai eu de bons rapports. Cet ouvrage n'est du reste qu'un premier jet qui nécessiterait quelques coupures pour être digne de paraître devant le public. J'y porte beaucoup de jugements sur les hommes ; j'autorise ma femme seule à supprimer ceux qui lui paraîtront trop sévères. Je prie Marie de laisser à sa mort tous les papiers qui m'appartiennent à celui de mes amis ou parents qu'elle croira devoir en faire dépositaire. Les lettres que j'ai conservées devront être brûlées ou rendues à ceux qui les ont écrites, si ils vivent encore.

4° Je désire être enterré très simplement dans le cimetière de la paroisse de Tocqueville. Un monument très modeste. Mon nom, la date de ma naissance et celle de ma mort. Je prie ma chère et bien aimée Marie de faire des dispositions testamentaires pour être déposée à côté de moi. Elle est la seule femme que j'ai réellement et profondément aimée ; je lui ai dû tout le bonheur véritable que j'aie goûté dans ce monde. Rien n'est plus doux à ma pensée que l'idée que la mort nous séparera aussi peu que possible et que nous reposerons ensemble dans les lieux que nous avons tant de fois parcourus et où nous avons passé les jours les plus tranquilles et les plus heureux de notre vie. Je souhaite vivement, sans vouloir cependant l'y obliger, que Marie passe une partie de chaque année à Tocqueville, au milieu d'une population qui l'aime et l'honore et à laquelle ses secours, ses conseils et surtout ses exemples peuvent être si utiles.
Enfin, je prie tendrement mes parents et elle de conserver un bon souvenir de moi et surtout, de rester bien unis entre eux dans le souvenir.
Un testament antérieur que j'ai fait, il y a environ quinze ans, et qui contient les mêmes dispositions que celui-ci, mais moins détaillées est annulé par le présent.

Saint-Cyr près Tours ce 1er février 1854,
Alexis Clérel de Tocqueville

Codicille
Comme complément de l'acte qui contient mes dernières volontés, je réclame par le présent que j'entends et veux qu'au jour de mon décès madame de Tocqueville, ma femme, soit dispensée de tout inventaire. Ceci étant ma volonté, je l'exprime ici pour le cas où l'expression en aurait été omise dans mon testament ou pour celui où mon testament contiendrait quelques dispositions contraires, lesquelles j'entends révoquer et révoque par le présent. Fait à Cannes le 4 avril 1859,
Ecrit et daté signé de moi Alexis de Tocqueville