Alexis de Tocqueville
CLOSE

Correspondance extraite des papiers du citoyen Rosanbo tenue par des émigrés datée de Bruxelles, Condé, Trèves et autres lieux à l'adresse de la citoyenne comtesse de Chateaubriand, fille de Rosanbo.

*************************************
Documents 1 et 2 :

A madame la comtesse de Chateaubriand, rue de Bondy, à Paris

A paris, ce 11 juin 1791,

Vous devez penser bien du mal de moi et vous avez bien raison ma petite cousine, cependant vous me pardonnerez un peu quand vous saurez que vous êtes la première à laquelle je réponds, quoique j'aie plusieurs autres réponses à faire. Je ne sais pas vraiment comment le temps se passe, mais on n'a plus un instant à soi, moi en particulier j'ai des maux d'estomac qui me prennent un temps énorme car ils me rendent incapables de rien faire une bonne partie de la journée, cela est terrible. Je m'en console cependant en pensant qu'il y a de plus malheureux que moi. Point de nouvelles plus intéressantes si ce n'est la translation de Voltaire qui s'est faite aujourd'hui et qui probablement dure encore. On n'a encore rien vu de pareil dans un royaume chrétien et catholique. C'est une vraie fête du paganisme. Ce qui est incroyable c'est qu'on va le déposer dans l'ancienne Sainte Geneviève, en attendant que la nouvelle soit prête. Ce sont les chevaux de la reine qu'on a attelés à son char. Blanche a été le voir passer chez Madame votre mère, et elle est revenue dans le ravissement de tout ce qu'elle a vu. Au reste, ce qui m'en plaît c'est qu'il faut une plage d'attente. J'avoue que j'éprouve un certain plaisir à ce que la fête de la philosophie ne soit pas complète, car son triomphe fait horreur pour peu qu'on ait un peu de religion. Pendant ce temps-là, le roi et la reine sont toujours gardés dans le château des Tuileries, tout ce beau cortège a passé sous les fenêtres de ces malheureux. On dit qu'ils sont changés à faire peur, la reine surtout, tous ses cheveux sont devenus blancs, on ne peut plus se plaindre de rien après cela. Ah ! que c'est une vilaine chose qu'une révolution. Nous avons toujours cependant beaucoup de tranquillité et Paris après Malesherbes est ce qui vaut mieux habiter en France car on ne jouit pas du même calme partout. Adieu, ma petite cousine, car il faut bien en finir, aime-moi toujours un peu, et ne doute pas de mon tendre attachement. Mille choses tendres et aimables à madame de Rosanbo et à vos sours et frères,

Alexandrine

*************************************
Document 3 :

Du 2 floréal, interrogatoire de Chateaubriand
Jean-Baptiste Auguste Chateaubriand, âgé de 34 ans, né à Saint-Malo, demeurant à Malesherbes.
Avez-vous conspiré contre la liberté et la souveraineté du peuple en entretenant des intelligences et correspondances avec des ennemis extérieurs et intérieurs de la Ré&publique ou de toute autre manière quelconque ?
Qu'il n'a entretenu avec les émigrés aucune correspondance criminelle ni contraire aux intérêts de la Rép. Depuis la loi qui les défend.
Avez-vous fait choix d'un défendeur ?
Qu'il n'en connaît pas.
Lui avons nommé d'office le citoyen Chauveau La Garde et a signé avec nous.

*************************************
Documents 4 à 7 :

A Bruxelles, ce samedi 26 juillet à 6 heures de l'après-midi,

Me voici d'hier au soir à Bruxelles ma chère amie, c'est une folle ville où le défaut d'affaire à Spa et le besoin de filer le temps pourraient bien me retenir un peu plus que je l'avais escompté d'abord. La poste partant tous les jours de Paris pour cet endroit, vous ne courrez aucun risque jusqu'à nouvel avis de m'y adresser vos lettres à l'hôtel d' Angleterre. J'aurai soin de vous prévenir assez tôt de mon départ, pour qu'elles n'arrivent pas après.
Les nouvelles publiques me devenant petite chose d'un intérêt personnel dans la position singulière où je me trouve et n'ayant plus la ressource du marquis de La Luzerne pour en avoir, je vous saurai obligé de me marquer ce que vous aurez l'occasion d'apprendre. Il est une façon de le faire sans courir aucun risque de se compromettre, il faut se borner à mander ce qui est de notoriété publique et s'interdire toute réflexion. Si j'insiste un peu sur cet article, c'est que je me trouve aujourd'hui dans le cas du juif errant et que mes voyages et conséquemment mes ennuis loin de mon petit coco ne peuvent guères finir qu'avec les troubles parlementaires.
Je vous serrai obligé de me marquer si quelques belles dames de Paris sont actuellement aux eaux de Spa. Je ne serai pas fâché de savoir à peu près avant mon arrivée les ressources contre l'ennui sur lesquelles je peux compter. Malheureusement pour moi le gros jeu que je n'aime pas et la danse que je n'aime pas plus sont les principaux amusements qu'offre ce lieu sauvage.
Adieu, mon petit coco, avec une impatience vraiment digne de toute la tendresse que je vous ai vouée, et vous embrasse mille fois pour une.
Monsieur Merry, qui doit avoir quelque argent à me remettre en acquis de M. de Rosanbo depuis le dernier compte que nous avons arrêté ensemble voudra bien vous fournir ce qui vous sera nécessaire pour le paiement de vos gens. Quant à la somme qu'il a dû touché suivant ma dernière lettre pour le dividende de mes actions de la caisse d'escompte, je vous marquerai incessamment le moyen de me faire tenir à Spa ce qu'il lui en restera, défalcation faite des 600 livres à payer tant au vicomte de Chateaubourg mon beau-frère qu'à Henry.
Mille choses honnêtes de ma part je vous prie aux habitants de l'ermitage de Rueil, je vous recommande aussi, mon petit coco, de ne pas oublier quand l'occasion s'en présentera auprès de M. de Malesherbes et de Mme de Sénozan.

Lettre adressée à Madame la comtesse de Chateaubriand, à l'hôtel Le Peletier de Rosanbo, rue de Bondy, à Paris.

*************************************
Document 8 :

Témoignage contre M. de Malesherbes et Mme la comtesse de Sénozan

Ce jour d'huy 2 floréal l'an Second de la République française une indivisible, est comparu devant nous, Membres du Comité de surveillance révolutionnaire de la Section des Tuileries, le citoyen Caniel membre du susdit Comité, lequel nous a déclaré qu'étant ci-devant officier de l'office de la ci-devant comtesse de Sénozan, dans le courant de mai 1790, revenant de la terre de Verneuil, il rendit compte à la dite Sénozan que les vignes étaient gelées, qu'alors le ci-devant ministre de Malesherbes de Lamoignon présent à la conversation, dit que c'était un bonheur pour la France, que les paysans ne pourraient plus se saouler, que s'il n'y avait point eu de vin en France, la révolution ne serait point faite. Qu'alors lui Caniel répliqua et dit que cependant le vin était nécessaire ; que Malesherbes lui répondit : « Oh pour vous qui y êtes accoutumé ainsi que ma sour à en boire, vous en auriez quand même il coûterait six livres la bouteille » , et il ajouta qu'il aurait été à désirer qu'il eût toujours été à ce prix-là. Lecture faite de sa déclaration, il a déclaré qu'elle contenait vérité et signé, ainsi a signé Caniel.
Pour copie conforme à l'original.