Alexis de Tocqueville
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Copie de la lettre à sa cousine Eugénie de Grancey, datée de New York le 10 octobre 1831

Je ne puis vous exprimer, ma chère cousine, combien j'ai été touché en recevant votre lettre et celle de votre mère. C'est surtout quand le cœur est en prise à un vif chagrin que des paroles d'amitié font du bien à entendre. En toute autre circonstance, j'aurais été presque honteux de m'être laissé prévenir par vous, mais j'avoue que ce bon sentiment s'est complètement perdu dans le plaisir de voir de votre écriture et dans la reconnaissance que j'ai ressentie en lisant tout ce que vous me dîtes d'aimable.
Je vous remercie, ma chère cousine, de la part que vous avez prise au malheur qui nous a frappé ; vous connaissiez assez notre intérieur pour en apprécier toute l'étendue. Bien des gens croient que nous n'avons fait qu'une perte ordinaire ; mais vous, vous savez que c'est presque un père que nous pleurons ; il en partageait la tendresse comme les soins ; c'est sur ses genoux que nous avons appris à discerner le bien du mal ; c'est lui qui a commencé pour nous cette première éducation de l'enfance dont on se ressent toute sa vie et qui a fait de nous si non des hommes distingués du moins d'honnêtes gens. Je vous avoue que ce malheur a singulièrement diminué pour moi l'intérêt journalier que je trouvais dans ce voyage. Les objets qui m'entourent sont bien encore les mêmes mais il me semble que je les vois sous un autre jour. Il y a bien des moments où je voudrais me retrouver en Europe et cependant je vous avoue que l'idée du retour n'est pas sans amertume.
Vous savez déjà en gros sans doute, ma chère cousine, les détails de notre voyage : nous avons été parfaitement reçus dans ce pays-ci et si bien que nous avons d'abord de la peine à croire que toutes ces politesses s'adressent à nous. Nous nous trouvions quelques fois dans la même position que cette Duchesse (de la fabrique de Bonaparte) qui s'entendant annoncer à la porte d'un salon, croyait qu'il s'agissait d'une autre et se retirait de côté pour la laisser passer. Le fait est qu'il faut exactement une loupe pour nous apercevoir en France ; mais ces gens-ci nous considèrent avec un télescope ; l'illusion dure encore, bien que nous continuions à être polis comme de pauvres diables et que nous n'ayons pu encore nous habituer au sans-gêne et aux manières impertinentes des gens de conséquence. Je dois, au reste, vous dire, pour l'explication du fait que nous profitons d'une erreur très naturelle dans laquelle tombent tous les américains. Aux Etats-Unis, on n'a ni guerre, ni pestes, ni littérature, ni éloquence, ni révolutions, ni beaux-arts, peu de grands crimes, rien de ce qui réveille l'attention en Europe. On jouit ici du plus insipide bonheur qu'on puisse imaginer ; la vie politique s'y passe à discuter s'il faut raccommoder un chemin ou bâtir un pont ; aux Etats-Unis donc, on regarde l'exécution d'une belle prison comme la pyramide de Chéops, ni plus ni moins ; et par contre coup, nous qui passons en quelque sorte pour le système pénitentiaire fait homme, quand on nous place à côté de la pyramide, nous sommes des espèces de géants. Vous sentez bien que pour que le gouvernement français nous ait chargé de visiter les prisons d'Amérique, il faut que nous soyons des hommes de la première volée ; car quoi de plus grand qu'une prison ? Si nous disions à ces pauvres gens qu'il n'y a pas cent personnes en France qui sachent au juste ce que c'est que le système pénitentiaire, et que le gouvernement français est tellement innocent des grandes vues qu'on lui suppose qu'à l'heure qu'il est, il ignore probablement qu'il a des commissaires en Amérique, ils seraient bien étonnés sans doute ; mais vous savez que la véracité consiste à ne pas dire ce qui est faux et non à dire tout ce qui est vrai. Je vous avouerai, du reste, que la gloire à son mauvais côté : le système pénitentiaire étant notre industrie, il nous faut, bon gré mal gré, l'exploiter tous les jours. En vain cherchons-nous à nous en défendre ; chacun trouve moyen de nous glisser une petite phrase aimable sur les prisons. Dans toutes les sociétés où nous allons, la maîtresse de maison ou sa fille, à côté de laquelle on a bien soin de placer l'un de nous, croirait manquer au savoir-vivre si elle ne commençait pas par nous parler de pendus et de verrous. Ce n'est qu'après avoir épuisé un sujet qu'on sait nous être agréable et sur lequel on présume que nous aurons quelque chose à dire, qu'on essaie de diriger la conversation vers des objets plus vulgaires.
Vous ne pouvez vous figurer, ma chère cousine, dans quel tourbillon nous nous sommes trouvés lancés dès les premiers jours de notre arrivée ; c'est à avoir à peine le temps de se reconnaître. Les idées, les impressions, les visages se succèdent avec une inexprimable rapidité. Nous sommes entraînés par un courant au milieu duquel il est impossible de se fixer un seul instant. Pour un homme aussi distrait que je le suis, cette manière d'observer en courrant ne vaut souvent rien. Le plus ordinairement, il m'arrive de ne me souvenir de ce que j'avais à demander à une personne qu'à l'instant où je viens de la quitter pour ne la revoir jamais. Et pourtant je vous confesserai que cette espèce d'état fébrile a ses charmes. La monotonie de Versailles me tuait. D'ailleurs, le grand point dans cette vie n'est-il pas d'oublier le plus possible qu'on existe. Or, je défie d'imaginer une existence (celle des ministres exceptés) qui vous tire plus complètement que la nôtre un homme de lui-même. A propos des ministres, j'imagine que souvent on les calomnie quand on dit qu'ils meurent d'ambition après avoir quitté leur place ; par exemple, notre cousin Molé, qui, dit-on, est devenu tout vert après avoir perdu les Sceaux. Je suis plus charitable et je crois que ce qui les tue, c'est qu'après avoir été longtemps étrangers à eux-mêmes, ils ne peuvent pas ensuite s'habituer à vivre toujours dans leur compagnie.
Il me semble que me voilà bien loin de l'Amérique. J'en suis resté, je crois, à notre arrivée à New York. Après six semaines de séjour dans cette ville, nous avons senti le besoin de parler d'autres choses que de prisons et nous nous sommes résolus à nous esquiver pour aller faire un tour dans l'ouest. Nous voulions voir des déserts et des Indiens. Mais vous ne vous figurez pas la peine qu'on a à trouver maintenant des deux choses en Amérique. Nous avons marché pourtant plus de cent lieues dans l'état de New York suivant toujours la piste des tribus sauvages et ne pouvant jamais les rencontrer. Les Indiens, nous disait-on, étaient là il y a dix ans, huit ans, six ans, deux ans ; mais la civilisation européenne marche comme un incendie et les chasse devant elle. Nous sommes enfin arrivés à Buffalo sur le bord des grands lacs sans en avoir vu un seul. Le moyen de revenir en France sans rapporter dans sa tête son sauvage et sa forêt vierge ! Il ne fallait point y songer. Le bonheur voulut que précisément à cette époque un vaisseau à vapeur partit de Buffalo pour aller explorer l'entrée du lac supérieur et les bords du lac Michigan. Nous nous sommes déterminés à saisir l'occasion et nous voilà ajoutant un crochant de cinq-cents lieues à notre voyage. Cette fois, du reste, nous avons été complètement satisfaits ; nous avons parcouru des cotes immenses où les Blancs n'ont point encore abattu un seul arbre et nous avons visité un grand nombre de nations indiennes ; j'espère un jour pouvoir vous raconter bien des épisodes de ce grand voyage, mais aujourd'hui il faut me borner.
Ce sont de singuliers personnages que ces Indiens ! Ils s'imaginent que quand un homme a une couverture pour se couvrir, des armes pour tuer du gibier et un beau ciel sur sa tête, il n'a rien à demander de plus à sa fortune. Tout ce qui tient aux recherches de notre civilisation, il le méprise profondément ; il est absolument impossible de les plier aux moindres de nos usages. Ce sont les êtres les plus orgueilleux de la création. Ils sourient de pitié en voyant le soin que nous prenons de nous garantir de la fatigue et du mauvais temps et il n'y en a pas un seul d'entre eux qui, roulé dans sa couverture au pied d'un arbre, ne se croie supérieur au président des Etats-Unis et au gouverneur du Canada. De tout mon attirail européen, ils n'enviaient que mon fusil à deux coups ; mais cette arme faisait sur leur esprit le même effet que le système pénitentiaire sur celui des Américains. Je me rappelle entre autres un vieux chef que nous rencontrâmes sur les bords du lac Supérieur assis près de son feu dans l'immobilité qui convenait à un homme de son rang ; je m'établis à côté de lui et nous causâmes très amicalement à l'aide d'un canadien français qui nous servait d'interprète. Il examina mon fusil et remarqua qu'il n'était pas fait comme le sien ; je lui dis alors que mon fusil ne craignait pas la pluie et pouvait partir dans l'eau ; il refusa de me croire ; mais je le tirai devant lui après l'avoir trempé dans un ruisseau qui était près de là. A cette vue l'Indien témoigna l'admiration la plus profonde, il examina de nouveau le fusil et me le rendit en disant avec emphase : les pères des Canadiens sont de grands guerriers ! comme nous nous séparions, j'observai qu'il portait sur sa tête deux longues plumes d'épervier ; je lui demandai ce que signifiait cet ornement ; à cette question, il se mit à sourire très agréablement, montrant en même temps deux rangées de dents qui auraient fait honneur à un loup et me répondit : qu'il avait tué deux Sioux (c'est le nom d'une tribu ennemie de la sienne) et qu'il portait ces plumes en signe de sa double victoire. Consentiriez-vous à m'en céder une, lui dis-je, la porterais dans mon pays et je dirais que je la tiens d'un grand chef. Il paraît que j'avait touché la corde sensible ; car mon homme se leva alors et détachant une des plumes avec une majesté, qui avait son côté comique, il me la remit ; puis il sortit de dessous sa couverture son bras nue et me tendit une grande main osseuse, dont j'eus bien de la peine ensuite à retirer la mienne après qu'il l'eut serrée.
Quant aux Indiennes je ne vous en dirai autre chose si non qu'il faut lire Atala avant de venir en Amérique. Pour qu'une femme indienne soit réputée parfaite, il faut qu'elle soit couleur chocolat, qu'elle ait de petits yeux qui ressemblent à ceux d'un chat sauvage et une bouche raisonnablement fendue d'une oreille à l'autre. Voilà pour la nature ; mais l'art vient encore à son aide. Une Indienne, pour peu qu'elle ait de coquetterie, et je vous assure qu'elle n'en manque point, a soin, non de se mettre du rouge comme en Europe, mais de se dessiner sur chaque joue des lignes bleues, noires et blanches, ce qui est bien plus compliqué. Au reste, ce sont là les sentiers battus de la mode ; j'ai vu de plus ici comme en France de grands génies qui innovent ; ainsi je me rappelle avoir rencontré une jeune Indienne dont le visage était peint en noir jusqu'à la ligne des yeux et peint en rouge sur l'autre moitié. Mais je pense que c'était là un essai qui peut-être n'aura pas été heureux ; vous savez que quelque soit l'influence que certaines personnes exercent sur la mode, elles ne réussissent pas toujours à faire adopter les singularités qu'elles inventent. Ce qui est plus général, on pourrait dire plus classique dans la toilette des Indiennes c'est de se passer un grand anneau dans la cloison du nez. Je trouve cela abominable ; et cependant je vous demande très humblement de m'expliquer en quoi il est plus naturel de se percer les oreilles que le nez. Il y a enfin un dernier point sur lequel les belles du lac Supérieur diffèrent essentiellement des nôtres. Vous savez que chez nous on se met les pieds à la torture pour les forcer d'aller au dehors. Croiriez-vous que les Indiennes ont le mauvais goût de se donner certainement la même peine pour les forcer d'aller au dedans ? Décidément ce sont de misérables sauvages.
Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé l'occasion d'acheter d'elles une espèce de souliers qu'elles portent dans les grandes occasions et nomment des Mocassins. Si ces objets excitent le moins du monde votre curiosité, ce sera un véritable bonheur pour moi de vous les offrir. Il entrerait dans chacun de ces mocassins, si j'ai bonne mémoire, deux pieds comme le vôtre ; aussi ma prétention n'est-elle pas que vous les consacriez à votre usage.
C'est à moi de vous demander pardon, ma chère cousine, de l'énormité de ma lettre. Vous voyez que je ne sais jamais faire les choses à point. J'ai le premier tort de ne pas écrire et ensuite celui d'écrire trop. J'espère cependant que vous me pardonnerez ce premier en faveur du système pénitentiaire, et le second en considération du plaisir que j'ai eu à m'entretenir avec vous après un si long silence. C'est vous prendre, j'espère, par les sentiments généreux. Veuillez me rappeler au souvenir de M. de Grancey. Quant au petit vicomte, je ne vous dis rien pour lui. Je lui en veux d'être venu au monde tout exprès le jour de mon départ pour m'empêcher de vous faire mes adieux ; permettez-moi de vous réitérer l'assurance de ma bien vive et bien sincère amitié.

Pour ma cousine de Cordoue


Ce que c'est que la suite d'une première faute, ma chère cousine ; j'ai été six mois sans écrire, ce qui a fait qu'ensuite quand je me suis en train je n'ai pas su m'arrêter. Maintenant voilà le papier rempli, le temps écoulé ; dans une demie-heure au plus le vaisseau qui portera cette lettre partira pour la France. Au lieu d'une lettre que je me promettais de vous écrire me voilà réduit à un petit billet. Heureusement qu'il ne faut pas beaucoup de place, pour vous assurer de mon bien tendre attachement pour vous, et que vous y croyez, j'espère sans en trouver la preuve en quatre pages. J'ai su par ma mère, que j'avais chargée de me donner de vos nouvelles, le grand voyage que vous avez entrepris. Après le tour du monde, je n'en connais pas de plus extraordinaire. Le fait est que j'ai été bien inquiet en vous voyant prendre cette résolution et bien content en apprenant que vous n'aviez pas à en regretter les suites. Entre les deux nouvelles, il s'est passé un mois. C'est là une des calamités des longs voyages ; pendant que nous nous affligeons ici on se réjouit quelquefois en Europe ; et pour nous, nous n'osons jamais nous réjouir de bon cour, de peur qu'à cet instant même, on ne s'afflige dans notre pays et qu'un grand malheur ne nous arrive. Décidément il n'y a de complètement bon dans ce monde que le coin du feu paternel et la vie de famille ; mais malheureusement on ne s'en aperçoit bien que quand on en est privé.
On vient pour chercher mes lettres. Il faut vous quitter bon gré mal gré. Mais mon cœur vous prie de penser quelquefois au voyageur.